| Peu après le départ, les choses s'arrangent rapidement. J'ai hésité à classer
le froid dans la rubrique "En cas de danger", car il est rarement vraiment un
problème durant l'avancée. Le corps a une capacité fantastique à produire de la
chaleur lorsqu'il est en action, et pour peu qu'on soit correctement habillé, on
a facilement trop chaud dans l'effort même s'il fait -15°C. L'intérieur de la
veste se transforme alors en une sorte de sauna dont il faut impérativement
réguler la température sous peine de se trouver presque noyé dans une vapeur de
transpiration qui, elle, peut être dangereuse lorsque l'effort cesse et que le
froid recommence à lancer ses tentacules vers la peau et redépose la
transpiration sous forme d'une pellicule glacée.
Par grand froid, la notion de "pause" perd toute signification. Le moindre
arrêt fait baisser vertigineusement la production interne de chaleur, et en
quelques minutes l'inconfort devient très grand. J'ai le souvenir d'innombrables
fois où la fatigue nous a fait arrêter quelques instants notre progression. Sacs
à dos posés, on sort un morceau de fromage, de pain... mais en quelques secondes
il nous apparaît évident que nous ne pourrons pas les manger. Trop froid, trop
de souffrance. le sac est refermé à la va-vite, une barre chocolatée extirpée
d'une poche pendant que l'autre main charge le sac à dos et que les jambes
commencent à se remettre en mouvement. Il faut avancer, avancer, sinon c'est la
mort. Le corps oublie donc momentanément la fatigue et se remet en branle,
l'esprit fuit dans des limbes perdus.
Vient pourtant un moment où un arrêt prolongé est indispensable :
il faut poser le camp. C'est une opération souvent pénible car
longue, et qui survient à un moment où la fatigue de la journée rend
particulièrement sensible. S'il fait mauvais, ou que l'on se trouve
à l'ombre d'un sommet, une course contre la montre commence. Tout en
travaillant (pour une fois les tâches les plus rudes, comme creuser
une plateforme dans la neige, ne sont pas les plus boudées), le
corps se protège comme il peut. Les épaules se haussent dans une
crispation nerveuse censée réchauffer, des souffles violents et
bruyants sont éjectés par des bouches tremblantes. Un sentiment
d'urgence et d'insécurité plane. Et si on n'arrivait pas à monter le
camp "à temps". Et si le courage d'agir dans cette souffrance
s'écroulait soudain, laissant le corps abandonner la lutte, le froid
pénétrer au plus profond des organes. Lorsque la tente est montée,
les premiers qui s'y précipitent trouvent une alcôve glacée,
inhumaine, qui sera heureusement rapide à réchauffer.
Le combat avec le froid est fini pour cette journée.
Ce qui crée la sensation de froid
Une température basse n'est pas un problème en elle-même, sauf en cas
d'inaction prolongée. C'est généralement l'existence d'un facteur aggravant
qui décuple considérablement l'effet du froids sur le corps :
- Le vent. -20°C par temps calme, c'est souvent un plaisir. Je me
souviens une heure de repos tranquille et presque tiède, en simple veste
polaire au sommet du Huascaran nord. Mais dès que le vent est présent,
l'enfer démarre. Le froid pénètre les meilleures vestes, et surtout attaque
les parties dénudées à une vitesse foudroyante.
- L'humidité. Froid sur vêtements mouillés = danger. Il va falloir
bouger, bouger, jusqu'à se mettre à l'abri ou partiellement sécher (ce qui
est possible si on s'agite vraiment beaucoup)
- L'état physique et mental. La fatigue physique et la déprime
rendent considérablement plus sensible au froid
Les parties les plus sensibles
Les extrémités du corps sont directement et profondément sensibles au froid :
les mains et les pieds (et surtout les doigts), les oreilles. Sous l'action du
froids, ces trois organes peuvent gravement se détériorer en quelques minutes !
Le signal : baisse de la sensibilité, couleur qui vire au jaune, puis au blanc.
C'est la circulation qui ne se fait plus correctement, le sang ne vient donc
plus les réchauffer. Il faut impérativement rétablir la circulation (frotter,
taper, c'est pas toujours très agréable), puis remettre au chaud. Si vous passez
outre ces signes et laissez les organes exposés, ils pourront virer de couleur
et passer au bleu, puis marron ou noir, en quelques heures. C'est alors très
grave, probablement l'annonce d'une amputation... Je n'ai jamais connu
personnellement ce genre de cas, heureusement.
Détail utile à connaître : les femmes ont une sensibilité des extrémités au
froid plus grande que les hommes, c'est reconnu. Alors les gars quand votre
copine se plaint alors que tout va bien pour vous, par pitié pour une fois ne
faîtes pas votre macho et écoutez la. Je déteste voir des cordées avec un mec
devant qui râle à tout bout de champ contre une nana qu'il a insisté pour
emmener alors qu'elle n'en avait pas envie, et qui ne fait pas ensuite le strict
minimum pour qu'elle passe un moment agréable.
Le visage pose un problème particulier : à priori, il ne risque
pas de geler, mais la sensation de froid sur la face est
particulièrement désagréable, voire douloureuse, en particulier avec
un vent de face. On est alors sans cesse en train de chercher des
manières de le protéger dans les rebords de sa capuche, ce qui
empêche alors de respirer normalement...
La régulation de la chaleur interne
En cours d'effort, on l'a vu, le problème du froids est surtout un problème
de chaleur : on a instinctivement envie de garder ses habits coupe-vent, et la
chaleur s'accumule rapidement à l'intérieur, jusqu'à des températures
désagréables voire incommodantes. Il faut réguler.
Cette régulation est parfois subtile : une légère entr'ouverture de la
doudoune peut faire entrer à flot un air glacial qui déchire la peau sur sa
trajectoire. Je prône plutôt le fait d'ôter carrément et courageusement
l'épaisseur extérieure (souvent une veste de gore-tex ou quelque chose comme ça)
pour ne garder qu'un vêtement poreux (fourrure polaire) qui laisse passer un peu
d'air sur toute la surface du corps et facilite une évaporation assez douce et
uniforme. Mais au moindre coup de vent on est transi, et on se sent toujours
"sur le fil" du froid. C'est un choix.
En cas de froid décidément trop important pour enlever la moindre couche, la
tête, et en particulier les cheveux, constitue un refroidisseur qui me semble
efficace : cheveux au vent, on sent littéralement la transpiration s'évaporer à
vue d'oeil de son cuir chevelu ruisselant. Avec un peu d'imagination et
d'attention à soi on peut parfaitement visualiser un flux continu qui draine de
chaque partie du corps de petites quantités de chaleurs, les concentre dans les
cuisses et les épaules, puis forme de véritables émissaires au niveau du tronc
évacue tout ça du corps par les cheveux.
Les vêtements
Il faut savoir qu'à part
certaines tenues très spécialisées, conçues pour les expéditions polaires ou en
très haute montagne, aucun vêtement ne permet de se tenir confortablement
inactif par -20°C et 40 km/h de vent. Il n'est à mon avis pas d'une grande
utilité de rechercher la solution miracle.
Il suffit de prévoir une tenue correcte de progression :
tee-shirt, sweat shirt, une ou deux fourrures polaires, (une fine et
une épaisse), et une veste coupe vent imperméable (genre gore-tex).
Quelques trucs intéressant et efficace tout de même :
- les vestes sans manche en plume, du genre de celles conçues
pour les travaux forestiers. Elles sont légères et chaudes, les
bras découverts permettent de ne pas trop chauffer en marche...
- un passe-montagne en fourrure polaire. Léger, délicieusement
doux et confortable lorsque le vent glacial souffle, permet de
ne laisser exposé que le nez...
Une bonne tenue d'intérieur pour les soirées sera par contre
extrêmement précieuse car elle permettra d'être dans une ambiance
confortable pour bien se reposer : sous-vêtements secs, fourrure
sèche, pantalon de survêtement...
La gestion des pauses
Par grand
froid, les pauses les plus
importantes ne pourront pas dépasser quelques minutes. Il n'est pas question par
exemple de se préparer un repas chaud ou une boisson, à moins d'installer un
abri, ce qui prend du temps...
Tout le trajet de la journée devra donc quasiment être fait en
une seule traite. C'est la raison pour laquelle il est utile de
prévoir dans les poches tout ce qu'il faut pour prévenir les
fringales et les soifs passagères sans avoir à tomber le sac, voire
même à s'arrêter.
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