
Ce versant m'apparaît immédiatement comme intéressant. Il est parcouru par
une voie facile, qui part de la vallée. C'est la voie "historique",
utilisée par les premiers ascensionnistes.
Elle part des Bossons, monte par un sentier facile et agréable jusqu'à la
jonction. Elle prend pied sur le glacier à 2500m, traverse une zone
relativement perturbée puis rejoint le sentier glaciaire qui mène au refuge
des Grands Mulets depuis le plan de l'aiguille et la station intermédiaire du
téléphérique de l'aiguille du midi.
De là, on monte par des pentes faciles (mais interminables) jusqu'au col du
Dôme d'où l'on rejoint l'arête des bosses et la voie normale actuelle.
Ce qui me plait dans ce versant, ce sont les nombreux chemins de traverses
qui y existent : de la jonction on peut, par une longue diagonale à droite,
rejoindre l'arête de l'aiguille du midi par une voie facile mais totalement
délaissée. Un itinéraire quasiment parallèle à celui-ci part du replat
situé au niveau du refuge, rejoint une arête peu marquée qui monte
directement au dôme du goûter. Celle-là, on peut dire que je la lorgne depuis
des années : elle m'a toujours semblé être un excellent compromis entre la
facilité, la tranquillité et la beauté, et je me suis juré d'y passer un
jour...
Il y a aussi, à partir du grand plateau, plusieurs possibilités faciles
pour rejoindre le col de la Brenva et l'arête nord du Mont-Blanc. C'est
d'ailleurs par ces traversées que sont passés durant plusieurs années les
premiers ascensionnistes, ne découvrant l'accès vers l'arête des bosses que
plus tardivement (ce dernier itinéraire nous paraît aujourd'hui tellement familier
qu'on a du mal à comprendre ce qui a pu les empêcher d'y penser !!!). Dans la
chambre de mon fils Nils il y a une photo panoramique du Mont-Blanc devant
laquelle je passe de nombreuses heures à rêvâsser. Il me semble nettement
voir que la montée directe du grand plateau vers le sommet est facile. C'est
con, une zone d'ombre cache le base de l'itinéraire présumé et m'ôte la
certitude absolue que mon hypothèse est exacte. Il me faudra voir sur place, ou
bien ouvrir le guide Vallot, mais je ne sais pas pourquoi, j'ai la flemme, je
préfère continuer à rêver et faire des plans sur la comète.
S'engager par ce versant offre donc plein de possibilités d'aller et venir,
de monter d'un côté et redescendre de l'autre, d'autant plus que les replats
pour poser un camp intermédiaire sont nombreux. J'imagine bien un premier camp
à la jonction, un second vers 3500, et à partir de là des déambulations à
droite à gauche pour s'acclimater, genre : monter au dôme par l'arête nord et
redescendre par le col du goûter, monter au col de la Brenva déposer du matos
et redescendre...
Je suis également assez tenté de prendre pied sur le plateau neigeux situé
au nord de l'arête rocheuse portant le refuge des Grands Mulets. Ce plateau
donne accès à tout un tas de voies vers le col du midi et le Mont-Blanc du
Tacul, pas difficiles mais complètement oubliées des hommes, en raison je
pense d'une certaine exposition aux chutes de séracs et de pierres, et
également parce qu'elles mènent à des objectifs secondaires alors que leurs
approches sont aussi longues que celles des grands sommets. Ce genre d'endroit
me fascine, y poser un camp à l'écart du bruit du monde serait chouette.
Bref, ce versant me plaît bien. Son inconvénient serait peut-être une
certaine austérité : il est un peu "écrasé" par le dôme du
goûter qui le surplombe de 1000 m, de ce côté là la vue manque de
dégagement et me laisse une impression générale de manque de lumière... Mais
peut-être est-ce parce que chaque fois que je suis passé par là... c'était
la nuit !
Je parcourerai à nouveau avec plaisir les premier 1500 m, menant à la
jonction au travers des forêts, puis des maigres herbages et enfin des rochers.
J'ai toujours trouvé à cet endroit une ambiance particulière : on est là,
suspendus au dessus de Chamonix, un des centres de du monde de l'alpinisme.
On pénètre sans s'en apercevoir dans le monde de la haute montagne,
protégés de lui pendant quelques heures encore par cette avancée qui écarte
les glaces pour porter un peu de verdure au bord des glaciers.
La vallée gronde doucement du flot mélangé des eaux de la rivière et des
camions qui montent (à nouveau, hélas) vers le tunnel du Mont-Blanc. Les
sentiers vides résonnent pourtant d'un étrange silence immédiat, rendu
vaguement inquiétant par les vestiges de pylônes de téléphériques
effondrés, signes d'une activité passée dont on ne comprend pas la fin. Au
loin, une pierre roule et ricoche de paroi en paroi, laissant derrière elle de
longs échos, et va s'abîmer dans une crevasse du glacier des bossons, que les
yeux parcourent pour tenter d'y apercevoir quelque morceau de ferraille
provenant d'un antique avion écrasé au cours d'une catastrophe aérienne
réelle ou imaginaire.
Le sentier fait des lacets, des lacets, des lacets, plus de lacets que je
n'en ai jamais vu nulle part ailleurs. Brusquement, vers 2200 m d'altitude, au
sortir des dernières végétations, les lacets cessent, une longue traversée
horizontale nous porte rapidement vers le dernier ressaut rocheux. On fait la
pause tout en marchant, soulagés pour un moment de ne plus sentir la
gravitation nous retenir de monter. Au pied des rochers, les lacets reprennent
de plus belle, le vent qui vient à notre rencontre est maintenant frais,
chargé de la puissance des glaces toutes proches à présent. On serpente entre
plusieurs abris de pierre qui gardent la marque de générations de grimpeurs.
Enfin, voici la glace. D'un seul coup, la vue s'élargit, la pierre
disparaît, et le champ de glace de la jonction s'étale à perte de vue. C'est
ici, précisément, que tout le poids de la glace pèse sur le rocher, que l'eau
gelée frotte sur la pierre. Un pas de plus et vous êtes en haute montagne. Je
ne me rappelle pas avoir franchi une seule fois cette limite sans avoir eu la
tentation de rester ici, à l'abri...
Dès que l'on est engagés sur la glace, il faut tracer un cheminement
toujours complexe dans la glace noire et cassante pour rejoindre à 1 km environ
le replat qui mène au refuge. Ici, pas de cairns, pas de traces, le passage est
trop peu fréquenté. Chacun cherche son chemin, c'est la règle ! Je me
rappelle une année ou la situation était si mauvaise, les tours et détours si
nombreux que nous ne cessions de passer et repasser tout près de la jonction,
qui s'éloignait très, très lentement, refusant de se laisser engloutir sous
un horizon pourtant si proche. Je me sentais marin quittant le port bout au
vent, obligé à tirer d'interminables bords et observant la côte quasi
immobile, alors même que j'avais tellement envie de ne pas perdre de vue ce
repère si cher portant tous mes espoirs.
La jonction est un endroit... magique et maléfique à la fois. Peut-être
finalement est-ce elle qui donne l'essentiel de son intérêt à ce versant...

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