Rêve éveillé

La montagne tranquille

4 février 2003 : Le versant des premiers ascensionnistes

 

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Ce versant m'apparaît immédiatement comme intéressant. Il est parcouru par une voie facile, qui part de la vallée. C'est la voie "historique", utilisée par les premiers ascensionnistes.

Elle part des Bossons, monte par un sentier facile et agréable jusqu'à la jonction. Elle prend pied sur le glacier à 2500m, traverse une zone relativement perturbée puis rejoint le sentier glaciaire qui mène au refuge des Grands Mulets depuis le plan de l'aiguille et la station intermédiaire du téléphérique de l'aiguille du midi.

De là, on monte par des pentes faciles (mais interminables) jusqu'au col du Dôme d'où l'on rejoint l'arête des bosses et la voie normale actuelle.

Ce qui me plait dans ce versant, ce sont les nombreux chemins de traverses qui y existent : de la jonction on peut, par une longue diagonale à droite, rejoindre l'arête de l'aiguille du midi par une voie facile mais totalement délaissée. Un itinéraire quasiment parallèle à celui-ci part du replat situé au niveau du refuge, rejoint une arête peu marquée qui monte directement au dôme du goûter. Celle-là, on peut dire que je la lorgne depuis des années : elle m'a toujours semblé être un excellent compromis entre la facilité, la tranquillité et la beauté, et je me suis juré d'y passer un jour...

Il y a aussi, à partir du grand plateau, plusieurs possibilités faciles pour rejoindre le col de la Brenva et l'arête nord du Mont-Blanc. C'est d'ailleurs par ces traversées que sont passés durant plusieurs années les premiers ascensionnistes, ne découvrant l'accès vers l'arête des bosses que plus tardivement (ce dernier itinéraire nous paraît aujourd'hui tellement familier qu'on a du mal à comprendre ce qui a pu les empêcher d'y penser !!!). Dans la chambre de mon fils Nils il y a une photo panoramique du Mont-Blanc devant laquelle je passe de nombreuses heures à rêvâsser. Il me semble nettement voir que la montée directe du grand plateau vers le sommet est facile. C'est con, une zone d'ombre cache le base de l'itinéraire présumé et m'ôte la certitude absolue que mon hypothèse est exacte. Il me faudra voir sur place, ou bien ouvrir le guide Vallot, mais je ne sais pas pourquoi, j'ai la flemme, je préfère continuer à rêver et faire des plans sur la comète.

S'engager par ce versant offre donc plein de possibilités d'aller et venir, de monter d'un côté et redescendre de l'autre, d'autant plus que les replats pour poser un camp intermédiaire sont nombreux. J'imagine bien un premier camp à la jonction, un second vers 3500, et à partir de là des déambulations à droite à gauche pour s'acclimater, genre : monter au dôme par l'arête nord et redescendre par le col du goûter, monter au col de la Brenva déposer du matos et redescendre...

Je suis également assez tenté de prendre pied sur le plateau neigeux situé au nord de l'arête rocheuse portant le refuge des Grands Mulets. Ce plateau donne accès à tout un tas de voies vers le col du midi et le Mont-Blanc du Tacul, pas difficiles mais complètement oubliées des hommes, en raison je pense d'une certaine exposition aux chutes de séracs et de pierres, et également parce qu'elles mènent à des objectifs secondaires alors que leurs approches sont aussi longues que celles des grands sommets. Ce genre d'endroit me fascine, y poser un camp à l'écart du bruit du monde serait chouette.

Bref, ce versant me plaît bien. Son inconvénient serait peut-être une certaine austérité : il est un peu "écrasé" par le dôme du goûter qui le surplombe de 1000 m, de ce côté là la vue manque de dégagement et me laisse une impression générale de manque de lumière... Mais peut-être est-ce parce que chaque fois que je suis passé par là... c'était la nuit !

Je parcourerai à nouveau avec plaisir les premier 1500 m, menant à la jonction au travers des forêts, puis des maigres herbages et enfin des rochers. J'ai toujours trouvé à cet endroit une ambiance particulière : on est là, suspendus au dessus de Chamonix, un des centres de du monde de l'alpinisme.

On pénètre sans s'en apercevoir dans le monde de la haute montagne, protégés de lui pendant quelques heures encore par cette avancée qui écarte les glaces pour porter un peu de verdure au bord des glaciers.

La vallée gronde doucement du flot mélangé des eaux de la rivière et des camions qui montent (à nouveau, hélas) vers le tunnel du Mont-Blanc. Les sentiers vides résonnent pourtant d'un étrange silence immédiat, rendu vaguement inquiétant par les vestiges de pylônes de téléphériques effondrés, signes d'une activité passée dont on ne comprend pas la fin. Au loin, une pierre roule et ricoche de paroi en paroi, laissant derrière elle de longs échos, et va s'abîmer dans une crevasse du glacier des bossons, que les yeux parcourent pour tenter d'y apercevoir quelque morceau de ferraille provenant d'un antique avion écrasé au cours d'une catastrophe aérienne réelle ou imaginaire.

Le sentier fait des lacets, des lacets, des lacets, plus de lacets que je n'en ai jamais vu nulle part ailleurs. Brusquement, vers 2200 m d'altitude, au sortir des dernières végétations, les lacets cessent, une longue traversée horizontale nous porte rapidement vers le dernier ressaut rocheux. On fait la pause tout en marchant, soulagés pour un moment de ne plus sentir la gravitation nous retenir de monter. Au pied des rochers, les lacets reprennent de plus belle, le vent qui vient à notre rencontre est maintenant frais, chargé de la puissance des glaces toutes proches à présent. On serpente entre plusieurs abris de pierre qui gardent la marque de générations de grimpeurs.

Enfin, voici la glace. D'un seul coup, la vue s'élargit, la pierre disparaît, et le champ de glace de la jonction s'étale à perte de vue. C'est ici, précisément, que tout le poids de la glace pèse sur le rocher, que l'eau gelée frotte sur la pierre. Un pas de plus et vous êtes en haute montagne. Je ne me rappelle pas avoir franchi une seule fois cette limite sans avoir eu la tentation de rester ici, à l'abri...

Dès que l'on est engagés sur la glace, il faut tracer un cheminement toujours complexe dans la glace noire et cassante pour rejoindre à 1 km environ le replat qui mène au refuge. Ici, pas de cairns, pas de traces, le passage est trop peu fréquenté. Chacun cherche son chemin, c'est la règle ! Je me rappelle une année ou la situation était si mauvaise, les tours et détours si nombreux que nous ne cessions de passer et repasser tout près de la jonction, qui s'éloignait très, très lentement, refusant de se laisser engloutir sous un horizon pourtant si proche. Je me sentais marin quittant le port bout au vent, obligé à tirer d'interminables bords et observant la côte quasi immobile, alors même que j'avais tellement envie de ne pas perdre de vue ce repère si cher portant tous mes espoirs.

La jonction est un endroit... magique et maléfique à la fois. Peut-être finalement est-ce elle qui donne l'essentiel de son intérêt à ce versant...

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Dernière mise à jour : 29/10/07
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