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Dans quelques kilomètres, au tournant de la vallée, le Massif du Mont-blanc va apparaître. Par beau temps, cette première entrevue avec le géant est magnifique, malgré la distance encore importante. En cet endroit les méandres de l'autoroute nous amènent approximativement dans l'axe de l'arête du goûter : Aiguille, Dôme, et sommet. Après plusieurs heures de trajet en voiture, pour les alpinistes du dimanche comme moi qui ne fréquentent ces lieux qu'une ou deux fois par an, c'est toujours une grande émotion. Les chamoniards, familiers du massif, s'émerveillent-ils toujours après des années ? Aujourd'hui l'ambiance est pourtant silencieuse et sombre dans la voiture. La météo, mauvaise depuis des semaines, est annoncée à l'aggravation pour les jours suivants. Vent, froid, précipitations... tout ce qu'on ne souhaite pas rencontrer lorsqu'on est là-haut. La décision de quitter nos provinces a tout de même été prise : comment laisser passer sans rien tenter la seule occasion annuelle d'en découdre avec la haute-montagne ? Et puis, il y a toujours, quelque part enfoui au fond du coeur, cette fantastique capacité à espérer, à rêver qu'il va se produire un miracle, qu'une chance du tonnerre va nous accompagner et écarter les nuage, laissant le mauvais temps aux voisins. J'en suis à ce stade de mes sentiments contradictoires quand le massif apparaît. C'est pire que ce que j'imaginais. Seule la base des versants raides et sombres est visible, les sommets eux-même s'enfoncent comme des coins de bois dans des nuages lourds, épais, qui arrosent abondamment les pentes. Et puis, bas, si bas, une ligne blanche horizontale barre la montagne : la neige commence déjà à tenir en moyenne montagne, à peine 2000 mètres probablement. Pourquoi la malchance s'acharne t-elle ainsi sur moi. C'est la troisième fois en trois ans que le massif me fait ce coup là... fin juin, mi septembre, juillet... rien n'y fait, quelle que soit la date choisie l'hiver s'installe toujours peu avant mon arrivée. L'objectif que nous nous sommes assignés ces trois années n'a guère évolué d'une tentative à l'autre : parcourir une portion de traversée du massif, du sud vers le nord : aiguille de la Bérangère, Dômes de Miage, Aiguille de Bionassay, Mont-Blanc et redescente par les Grands Mulets. Un itinéraire facile mais long, que nous comptons faire tranquillement grâce aux tentes qui nous permettent de le fractionner en autant d'étapes que nous le souhaitons. Par deux fois, les années passées, nous avons progressé dans un temps franchement mauvais. La neige fraîche à hauteur des hanches, le vent, le froid, nous avaient fait rebrousser chemin sur les dômes, après 4 jours de bagarre. Pour cette fois j'ai voulu changer un peu pour conjurer le sort, et partir d'encore plus loin au sud : à partir du fonds de la vallée des Contamines, monter au Mont Tondu, redescendre sur le glacier de Tré-la-tête, puis rejoindre l'itinéraire des années précédentes au dessus du col infranchissable. Mais les conditions sont toujours les mêmes et l'éternelle question se pose à nouveau : partir ou pas ? Dans la solitude de mes interrogations tourne ironiquement cette maxime : "Partir, c'est mourir un peu". La question qui me taraude la conscience, en l'occurrence, serait plutôt de savoir si partir n'équivaudrait pas à mourir tout à fait. Au sein du groupe, la discussion va bientôt bon train sur le sujet. Il devient clair qu'avec ces conditions l'objectif initial, comme les années précédentes, devient inaccessible : franchir le ressaut sud de l'aiguille de Bionassay avec beaucoup de neige fraîche, du vent, pas de visibilité et 30 kilos sur le dos relève de l'utopie. Mais tout le monde a envie de partir, de monter, de se mesurer avec les éléments. La tente nous le permet. On verra bien jusqu'où on peut aller ! Nous décidons donc de partir le lendemain matin. Notre enthousiasme explose. Faire les dernières emplettes sous la pluie à Chamonix a quelque chose d'irréel. Comme tous ces autres alpinistes désoeuvrés par le mauvais temps, nous courons d'une boutique à l'autre en essayant d'éviter les plus grosses averses pour nous jeter à l'abri de l'ambiance feutrée des magasins de montagne. La discussion avec les vendeurs est calme, comme hors du temps. C'est les vacances... mais un fonds de malaise persiste. On n'y croit pas totalement. On a l'impression de se la jouer. Entre deux magasins nous passons sans cesse à la pharmacie de la place de la poste, qui affiche deux fois par jour le dernier bulletin météo. Haut lieux de l'alpinisme amateur à Chamonix s'il en est ! Cette initiative est à mon avis une excellente stratégie commerciale pour l'établissement, dans lequel nous entrons invariablement, au détriment des concurrents, à chaque besoin de médicament. Une flèche lumineuse, dirigée vers le haut ou le bas, permet de prendre connaissance de la tendance de l'évolution barométrique depuis l'autre extrémité de la place. Pour nous, cette fois, c'est mauvais, mauvais. Invariablement, l'après-midi d'emplettes se prolonge par la recherche d'un restau pour notre dernier vrai repas avant une semaine (en espérant qu'il ne s'agisse pas du dernier de notre vie). Assis au chaud, un peu grisés par le blanc et ballonnés par la fondue, nous sommes parcourus d'ultimes interrogations silencieuses : nous sommes au chaud, immergés dans notre civilisation humaine et confortable. Tout est encore possible. Comment savoir ? |
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