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Un jour vient, pourtant, où il faut prendre une décision. Ca ne peut pas durer
à l'infini. La progression, très lente, ne nous mènera sur nul sommet... Chaque
pas vers l'avant, malgré la beauté qu'il porte en lui, nous éloigne de la
civilisation, et sera un pas de plus à refaire dans l'autre sens, rendant plus
difficile la retraite.
La décision se prend chaque fois d'une manière différente, sur la base d'un
événement particulier : la météo annonce une aggravation pour le lendemain. Nous
sommes tout au bout des Dômes de Miage, au dessus du col infranchissable. La
nouvelle, prise au portable, est une épreuve de plus. Tout à coup, l'envie
d'aller de l'avant s'évanouit.
Autre année : je progresse, très lentement, sur la pointe la plus
élevée des Dômes. 30 kilos sur le dos, 1m20 de neige fraîche, tombée les 3 jours
précédents. Un véritable tunnel. Un brassage infernal, une allure d'escargot,
mais j'avance, les pensées en veilleuse, peut-être par peur de découvrir qu'il
n'y a plus aucune raison de continuer. Soudain, à l'occasion d'un changement de
versant d'arête, une rafale de vent encre plus forte que les précédentes,
chargée d'une neige piquant et lourde, agresse tous mes sens à la
fois. En une seconde ma bouche et mes narines sont colmatées d'une pâte étanche, mes yeux
pourtant réduits à l'état de fentes fines sont blessés puis obscurcis, le vent
tournoyant me fait perdre tout repère. Pendant quelques secondes j'étouffe,
malmené par les éléments sans rien maîtriser de mon corps. Je retombe lourdement
de l'autre côté de l'arête, partiellement à l'abri de cette fureur. En une
seconde, je viens de comprendre qu'on n'ira pas plus loin. Quelques jours plus
tard je saurais que les vents atteignaient 120 Km/h.
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| Alors nous montons un dernier camp, et nous essayons de profiter au
mieux de cette dernière nuit là-haut. Parfois, une sourde inquiétude
m'empêche de dormir. La descente va-t-elle être facile ? Il est tombé
tant de neige depuis notre montée... Quel itinéraire est le plus sûr ? Le
plus rapide ? Retourner sur nos pas ? Tirer tout droit dans le versant ?
Mais si c'est avalancheux ?
Il m'est arrivé de prendre un cachet de calmant pour faire cesser
cette inutile ronde de questions, et prendre quelques forces bien
utiles. |
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Lors de ces descentes rapides, presque des fuites
parfois, j'ai toujours ressenti le même genre de sentiment : chaque pas
vers le bas fait baisser l'altitude, et me donne l'impression d'une
immense avancée vers la civilisation. Malgré la difficulté des premières
pentes, les plus raides, le glacier, plus plat, est rapidement atteint.
Tout est soudain facile : nous serons bientôt en lieu sûr. Une joie
indicible me saisit alors, la joie d'avoir réussi à ramener tout le
monde après une mise sur orbite engagée. Et nous courons dans le
brouillard, faisant basculer les suivants le nez dans la neige lorsque
la corde se tend trop brusquement. Ca râle, ça rie...
Déjà nous passons sous le plafond nuageux, émergeant d'un autre monde
pour réapparaître sur la terre des vivants.
A plusieurs reprises, l'un ou l'une de nous, une fois de retour sur
le sentier, a senti la tension de ces journées hors de la vie normale se
libérer brusquement. Des amis qui montaient en haute montagne pour la
première fois m'ont avoué avoir eu souvent l'impression d'être en grand
danger, de risquer la mort à chaque instant. Alors les nerfs lâchent,
libèrent une crise de larmes sans raison apparente... Faculté
des êtres humains à tenir lorsqu'il faut mobiliser tout son potentiel,
et à ne relâcher l'attention que lorsque la sécurité est assurée. |
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Lors de l'une de ces descentes, nous faisons une entorse au dogme et passons
au refuge des conscrits. Les mains dans les poches, à l'abri sous le auvent, le gardien nous regarde arriver avec des yeux ronds
comme des soupières : "J'aurai jamais crû qu'il y avait quelqu'un là-haut
ces jours-ci, tiens !". Bientôt la langue glaciaire se dénude des dernières traces de
neige. Des vents d'air tièdes montent de la vallée, et une couleur oubliée
réapparaît : le vert de l'herbe et des arbres. Les dernières heures, l'esprit se
libère totalement et devient rieur de profiter de cette jolie randonnée. |
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La nature nous fait une dernière farce : devant nous, au sortir de
la vallée, le reste du monde est baigné dans la douce chaleur de rayons
de soleil. Olivier fulmine, persuadé qu'il aurait été possible de
continuer, mais les sommets, eux, sont toujours
invisibles, et pour longtemps encore. |
Le soir, à Chamonix, nous rejouons le ballet des chercheurs de restaurants.
La pluie qui tombe dru dans les rues noires nous ravit et nous indiffère à la
fois, si ordinaire et familière comparée à la neige qui continue là-haut de
gonfler les corniches de l'arête de Miage.
Premier vrai repas depuis une semaine. Le petit blanc sec nous obscurcit les pensées et la
fondue nous plombe l'estomac. Entre des éclats de rire qui font se retourner les
voisins de tablée, nous parlons à voix basse, serrés les uns contre les autres, saoulés
par le vent des cimes qui nous manque déjà...
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