| 40 kilos. Cette fois ci nous avons 40 kilos sur le dos. C'est de la folie
pure et simple. Nous sommes Yvan et moi pliés en deux sous des sacs difformes
d'être trop remplis, progressant à enjambées minuscules dans la pente de
neige, à grand renfort de pauses incessantes. Il est déjà 18 heures, et nous
sommes bien, bien loin de l'objectif que nous nous étions assigné pour la
nuit. Comment aurions-nous pu monter plus vite sous cette charge effarante ?
Comment ais-je pu imaginer que ça ne serait pas un problème ? Déjà le jour baisse et la lumière vire au roux. Il n'y a pas un souffle
d'air. Loin au dessous, une immense mer de nuages recouvre la plaine, ne
laissant dépasser que quelques massifs lointains. La vue est fantastique. A
couper le souffle, pourrions-nous dire si ce n'était déjà fait. On n'est pas si mal, dans notre malheur, allez !

Petite promenade au coucher du soleil, autour de la tente,
sans rien sur le dos... enfin !
Dans nos sacs, il y a, pèle-mêle : de quoi bien vivre pendant une semaine
(tente, couchage, nourriture, livres, quelques bonnes bouteilles de vin...), un
classique équipement d'alpinisme (crampons, piolets, cordes, etc...), et un
équipement spéléo (casques, carbure, jumars, etc...). Sans compter
l'équipement de ski de randonnée que nous avons maintenant aux pieds, mais que nous avons
lui aussi porté jusqu'au col de Boucharo. Nous partons dans l'idée de nous
installer confortablement en un endroit appelé "Col des Isards",
situé à 2800 m en versant espagnol, non loin de la brêche de Roland,
dans les Pyrénées centrales. Il y a là-haut plein de choses intéressantes à
faire, mais l'une d'elles en particulier nous y attire depuis quelques années :
tout un chapelet de grottes glacées y ont été découvertes relativement
récemment. La plus célèbre d'entre-elles est appelée la "grotte
Casteret", du nom de celui qui l'a méthodiquement explorée puis
racontée, mais une vingtaine d'autres sont disséminées sur un espace de
quelques kilomètres au pied des barres rocheuses qui ferment par le haut le
cirque de Gavarnie. Le site en lui-même est déjà peu banal et force
l'admiration : à 3000 mètres et plus, le minéral est omniprésent, les
reliefs acérés sont mis en valeur par cette sécheresse qui caractérise
souvent les versants espagnols des Pyrénées, les falaises s'entrecroisent à
toutes hauteurs et dans toutes les directions, aussi loin que la vue peut
porter. Mais le fait de savoir que sous cet univers de soleil cohabite un
univers sombre et glacé, en partie inconnu, ajoute une dimension vaguement
inquiétante qui fait battre le coeur un peu plus fort.
Nous avons souhaité prendre notre temps, explorer de manière méthodique
toutes ces grottes, et en profiter pour faire un peu de ski et de balade à
pieds. Nous avons aussi voulu nous écarter de la horde de vacanciers qui
s'élancent invariablement à l'assaut de la brèche de Roland dès que la fonte
des neiges le permet.
La solution la plus intéressante nous est vite apparue : il faut s'installer
là-haut durablement, à pieds d'oeuvre, et durant la saison calme, c'est à
dire en hiver. Voilà pourquoi nous plions sous nos sacs ce jour de début avril
dans cette montée ordinairement fréquentée en tous sens par des marcheurs du
Dimanche.
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