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La flècheLa flèche de la cathédrale de Rouen est en bronze. Huit grosses poutres convergeant vers le sommet forment l'ossature octogonale de l'ensemble. Elles sont reliées de plaques de fonte évidées dessinant des arabesques répétitives. Tous les 2m80 environ, un motif métallique en forme de végétal sort de chaque poutre et s'avance d'un mètre au dessus du vide. C'est de la fonte massive, large de 20 cm. De fabuleux marchepieds égrénés tout au long de l'itinéraire, d'une solidité à toute épreuve, capables de supporter un relais pour éléphant. Au premier regard, nous comprenons que cette escalade ne présente aucune difficulté technique. L'excitation est à son comble. Lorsque l'on se place au pied de l'un des piliers et que l'on lève le regard, la convergence des lignes, sur fonds de ciel étoilé, donne le vertige, et nécessite d'empoigner à pleine main la fonte pour ne pas perdre pied. Très, très haut au dessus, un surplomb circulaire élargit la flèche. C'est une ultime coursive perchée en plein ciel. On y accède d'ordinaire par un escalier tournant dont les premières marches démarrent à quelques mètres, au centre de la plate forme. Nous l'utiliserons bien des fois pour descendre, rarement pour monter. Malgré la facilité, le démarrage fait battre le coeur. Enjamber la rambarde métallique oblige à prendre pied sur un étroit rebord permettant de poser la moitié du pied. Entre les jambes, un vide absolument vertical de 40 m donne directement sur l'arête faîtière du grand toit. J'imaginais chaque fois le résultat d'une chute à cet endroit : tel une goutte sur le rebord d'un pluviomètre, le corps se couperait par le milieu en deux moitiés parfaitement symétriques qui glisseraient chacune de leur côté jusqu'à la rue. L'espace vertical entre deux gargouilles est trop haut pour que l'on puisse atteindre la suivante et étant debout sur la précédente. Heureusement, une plaque métallique culmine à hauteur des yeux et permet d'une solide traction de la main droite de se hisser jusqu'à permettre à l'autre main d'attraper la gargouille d'un court lancer. Le pieds droit pousse alors sur le sommet de la plaque, on pose le flanc sur la gargouille, on rétablit, et le tour est joué. Main droite, lancer main gauche, pieds droit, rétablissement. Main droite, lancer main gauche, pieds droit, rétablissement... Commence alors la répétition inlassable des mêmes gestes, enchaînés dans un ordre immuable.
Malgré le vide, une telle répétitivité engendrait rapidement une sorte de transe. Chacun s'isolait dans son univers intérieur, perdant partiellement la conscience de l'endroit où il se trouvait pour se perdre dans ses pensées. Il fallait régulièrement se "réveiller", pour diriger à nouveau toute sa concentration sur chaque geste. Parfois nous étions encordés. Tous les 30 m nous installions un relais et faisions monter le second en contemplant en silence l'univers nocturne de Rouen. Lorsque nous étions entre habitués de l'escalade, nous montions en solo, tranquilles et tendus à la fois. Il ne nous fallait alors guère plus de 4 à 5 mn pour franchir les 80 m nous séparant du surplomb Le surplombA une quinzaine de mètres de la croix sommitale, l'escalier central donne accès à une plateforme de 8 mètres de diamètre environ, alors qu'à ce niveau la flèche n'en fait plus que 4. Il se présente donc à cet endroit un surplomb d'environ 1m50 d'avancée, absolument vertigineux. Je me souviens lors de ma première ascension m'être demandé avec appréhension en approchant du surplomb "Bon dieu (expression adaptée en ces lieux) comment je vais passer ce bazar !" Là encore, la peur est plus grande que la difficulté. Une gargouille située juste sous le revers, permet d'équiper un relais à toute épreuve, et une autre est située sur le rebord extérieur du surplomb. Entre les deux il y a un écart de 2m50 environ, que nous avons rapidement su franchir vite et bien. En se tenant fermement d'une main au relais et en poussant très fort sur la pointe des pieds, la distance s'amenuisait suffisamment pour rendre possible un lancer de corde par dessus la gargouille supérieure. Avec un peu de chance, le geste réussissait après 3 ou 4 essais durant lesquels, toutefois, les coeurs tapaient assez fort. Une fois la cordelette retombée derrière la gargouille, il suffisait de se pencher de tout son long vers l'extérieur pour la rattraper. Un noeud permettait enfin de constituer une marche rudimentaire dans laquelle en posant un pied on pouvait, après quelques balancés à faire chier dans son froc un non spécialiste comme moi, attraper la gargouille supérieure et s'y hisser puis rejoindre la plateforme, bien en sécurité derrière la rambarde métallique.
Inutile de dire que j'ai toujours franchi ce passage encordé. J'ai pourtant vu quelqu'un passer en libre. C'était Benoît Profit (le frère de son frère), qui a commencé lui aussi à traîner par là sur la fin. Un passage encordé lui a suffi, la fois suivante il s'est pointé les mains dans les poches. Arrivé à la dernière gargouille il a empoigné le câble du paratonnerre qui passait par là, et tel l'homme araignée il s'est accroché au plafond, il a oublié les 140 m de gaz et il a avancé. Le rétablissement sur la gargouille supérieure a ressemblé à un corps à corps, et Benoît m'a confié ensuite qu'à un moment il s'était "posé des questions sur la conduite à tenir". |
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