Rêve éveillé

La montagne tranquille

La coursive et la tour

 

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La coursive

Une fois le pied posé sur la coursive, et quel que soit le moyen utilisé pour y arriver, on pénètre, enfin, dans l'intimité de la cathédrale. Subitement, les bruits de la rue et la lumière des projecteurs ne peuvent plus vous parvenir directement. Une ambiance feutrée et tranquille s'installe. Le stress des premiers mètres, les plus exposés, s'apaise peu à peu.

La coursive est un univers à part entière. Il serait d'ailleurs plus exact de dire "les coursives", du moins pour les grandes églises. Plusieurs niveaux de toits peuvent en effet s'échelonner entre le sommet des murs latéraux et la base du toit principal triangulaire (là, il me manque un peu de vocabulaire architectural). A chaque niveau de toit sa coursive, reliées entre elles par des escaliers ménagés à la partie supérieure des arc-boutants. Les coursives constituent donc un véritable dédale, dont les inextricables et étroits méandres débouchent régulièrement sur de vastes espaces inoccupés, dans les tours des transepts ou au dessus du choeur. Généralement fonctionnelles et austères, elles se font plus décorées et esthétiques lorsqu'elles passent sur les façades avant des bâtiments, loin au dessus des portails d'entrée. Là, elles avancent cachées entre des forêts de tourelles ciselées buissonnantes de gargouilles de toutes tailles.


La ville, aperçue depuis l'univers de la coursive

La coursive la plus élevée est généralement située à la base du grand toit triangulaire qui couvre la plus grande partie de l'église. A ce niveau, la vue sur la ville se dégage. On circule entre une solide rambarde de pierre sculptée et des toits de cuivre colorés par les siècles en vert de gris. De loin en loin, des sortes de "chiens assis" permettent d'entrer sous les toits. Il y a là d'immenses volumes, parfaitement inutiles à première vue. Le sol, formé de la partie supérieure de la voûte de l'église, présente donc d'immenses ondulations sur lesquelles nous n'avons bêtement jamais osé nous aventurer de peur que l'ensemble ne s'effondre jusqu'à choeur, 30 m plus bas. Il y fait une douce tiédeur, il serait possible d'y loger des centaines de sans-papiers. Tiens, il faudra que j'en parle à l'archevèque un de ces jours, l'idée devrait lui plaire.

Je ne sais combien de kilomètres de coursive j'ai parcouru sur toutes les églises de Rouen. Ce sont des promenades agréables, retirées du monde, silencieuses et recueillies. Le stress de la montée s'est calmé, celui de l'ascension de la flèche (car tel était généralement notre objectif final) pas encore présent.

La tour

Rapidement pourtant, l'envie de continuer vers le haut revenait. Il fallait alors commencer par trouver l'accès à la tour. La logique même de cet accès varie beaucoup selon les monuments. Pour les petites églises, il s'agit souvent d'une simple porte ouverte directement dans la coursive la plus élevée, au pied de la tour.

L'accès à la tour de la cathédrale fût beaucoup plus difficile à trouver. Si je me rappelle bien, 3 expéditions successives furent nécessaires. Le cheminement, assez complexe, nécessite de pénétrer sous le toit du transept sud, puis de se diriger vers le nord. Une porte donne accès à une coursive intérieure, à une hauteur vertigineuse au dessus du choeur. Pousser cette porte était toujours une émotion particulière. Arrivant de l'extérieur, d'une ambiance venteuse occupée par le sourd grondement de la grande ville, nous passions brutalement à ce silence si particulier des grandes églises, celui qu'un minuscule grincement fait résonner des minutes durant. Nous savions qu'un vigile faisait son métier ici, alors nous parcourions la coursive à pas de velours, troublant bientôt le silence de chuchotements entrecoupés de petits rires nerveux. La coursive court sur 3 côtés de l'intérieur de la tour, et prend fin sur la porte du paradis : l'accès à la tour.

C'était encore une épreuve pour les nerfs car cette porte minable grinçait horriblement jusqu'aux tréfonds de la cathédrale. Nous nous empressions de la refermer derrière nous et nous jetions à corps perdu dans l'interminable escalier en colimaçon, en criant et hurlant de rire, persuadés d'être dorénavant intouchables.

Une question m'a toujours habité : pourquoi aucune de ces portes n'étaient elles jamais fermées ? Il devenait de notoriété publique que cet itinéraire était l'un des circuit de découverte touristique privilégié de la ville, et l'esprit sain n'en était pas averti ?

Tous les 2 tours d'escalier, une mince meurtrière donne vue sur la ville, qui descend un peu plus à chaque coup d'oeil. A mi-hauteur de la base de la flèche, une première porte donne sur un colossal espace vide, un cube presque parfait dans lequel on pourrait aménager un loft monstrueux. Il y a peut-être 150 à 200 m carrés de surface, sur au moins 20 m de haut. De telles pièces, vides et sans fonction apparente, nous paraissaient tout à fait déplacées dans un tel endroit et nous reprenions notre ascension.

L'escalier débouche brutalement dans une vaste pièce très étrange, et dont le souvenir me fait aujourd'hui penser à certains dessins de cités fantastiques de Schuitten. Le volume et la forme sont à peu près équivalents à ceux de l'étage d'au dessous, mais l'espace est partiellement occupé par des poutrelles métalliques verticales et diagonales d'une disposition étrange car elle ne semble avoir aucune utilité particulière. Un escalier serpente dans cet étrange amas jusqu'à une trappe qui permet de continuer la progression au dessus du plafond.

Ces structures métalliques sont en fait le soubassement de la flèche de fonte. Cette flèche a été ajoutée au XIXe siècle à la tour d'origine, qui elle-même est d'époque. Imaginer que nous avons tout ce poids au dessus de la tête est effrayant. Comment les structures de pierre, conçues à l'origine pour supporter leur propre poids, peuvent résister à cette masse colossale perchée en plein ciel ? La question n'est pas si anodine puisque lors de la tempête de 99, un des 4 clochetons (ils font bien leur 15 m de haut tout de même) encadrant la flèche s'est tout simplement envolé, a fait une chute de 40 m, est passé au travers du toit puis de la voûte de la cathédrale et a achevé sa chute sur le dallage multicentenaire. Quel barouf monstrueux ça a dû faire ! Heureusement, c'était la nuit.

La progression dans cette pièce futuriste a des allures de procession macabre. Les pinceaux de nos lampes de poche balaient d'étranges formes dont nous ne percevons pas l'ensemble. Nous montons les marches de cet étrange escalier, et poussons la trappe du plafond...

Cette scène là me fait encore venir à l'esprit une BD célèbre : Philémon. Dans cet univers loufoque de Fred, le héros passe toujours au travers d'un objet anodin pour ressurgir dans un univers complètement différent, aberrant, pas à sa place. C'est cette impression que j'ai eue la première fois que j'ai poussé cette trappe. Car brutalement, après cette longue montée dans le noir et le calme, nous surgissons en plein vent, sur une plate forme carrée qui domine d'une hauteur vertigineuse le parterre lumineux de la ville. Au dessus de nous, une structure métallique énorme, écrasante, plonge vers le ciel. C'est la flèche, notre objectif.


L'église Saint Maclou, toute proche, aperçue depuis la base de la flèche. On est déjà plus haut que son sommet.

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Dernière mise à jour : 04/11/08
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