|
|
Minuit. Le coeur battant, nous sommes tapis dans l'ombre d'un buisson, de l'autre côté de la rue qui passe au pieds de l'échafaudage du transept sud de la cathédrale. Nous avons mentalement répété les gestes que nous allons faire. Nous attendons qu'un silence suffisant s'installe, garant qu'aucune voiture ou passant ne surgira au mauvais moment. Nous bondissons, traversons la rue en courant. Premier mouvement : empoigner le haut de la vieille grille, se rétablir au somment en évitant les piquants acérés, sauter dans le gravier. Courir jusqu'à la base de l'échafaudage, à l'endroit ou il fait jonction avec le mur. Il y a là une possibilité de passer une main derrière la plaque métallique, de placer les pieds en opposition sur le mur, et de s'élever ainsi par de vigoureuses tractions. A 5 m du sol, l'échafaudage fait un surplomb, il faut tendre le bras, s'accrocher au sommet du dévers et lancer la jambe par dessus la plaque métallique. La plupart du temps, une erreur d'appréciation fait donner un grand coup de pied dans celle-ci qui entre en vibration comme un gong tibétain, produisant un son qui nous paraît énorme dans le silence de la rue. Parfois, il est arrivé que des lumières s'allument dans l'immeuble d'en face, voire même qu'une fenêtre s'ouvre et qu'un homme énervé menace d'appeler la police... qui est d'ailleurs arrivée quelques minutes plus tard.
Inconscients que nous étions, ces situations stressantes nous faisaient rire et démultipliaient notre enthousiasme. Le premier tirait le suivant, le troisième le poussait, nous passions plus vite mais en faisant de plus en plus de bruit. Nos corps s'amoncelaient pêle-mêle de l'autre côté. Une fois les plaques métalliques franchies, tout devenait facile : les échelles s'enchaînaient en quinconce, nous courrions de l'une à l'autre, légers, rapides et silencieux, observant avec jouissante la ville et ses lumières descendre sous nos pieds. Lorsque ces escapades devinrent fréquentes, la police surveilla de manière plus étroite les abords de la cathédrale, prête à arriver au moindre appel d'un voisin. Je ne comprends toujours pas pourquoi ils allumaient leurs sirènes qui nous alertaient bien à l'avance. Il nous suffisait de nous allonger sur les planches de l'étage auquel nous nous trouvions et de faire silence, observant la scène d'un oeil glissé par la fente la plus proche. La voiture s'arrêtait, les flics descendaient, les portes claquaient, ils faisaient quelques allers-retours sur le pavé, observant l'échafaudage d'un air soupçonneux, avec une telle fixité que parfois nous nous disions "ah, là il m'a vu, cette fois ci mon compte est bon !". Mais non, le regard glissait un peu plus loin, puis tout le monde remontait en voiture et le calme revenait. Dans de rares cas, l'accès à la coursive supérieure a du être gagné par d'autres moyens. Je me souviens d'une ascension originale de Saint Maclou, pour laquelle nous avions tout simplement été chercher... à Saint-Ouen, une immense échelle laissée là tous les soirs par les ouvriers. Nous avions, Pascal et moi, franchi tranquillement, et sans être le moins du monde inquiétés, les 500 m de rues piétonnes avec cette échelle géante sur l'épaule. Elle nous avait servi à monter sur le toit d'un premier cabanon, puis hissée à son tour, nous avait donné accès à la coursive. Une autre fois, j'avais tenté seul l'aventure d'une manière qui me paraît aujourd'hui vraiment gonflée : un échafaudage suspendu circulaire avait été installé sur la tour nord est de la façade, très haut au dessus du sol, peut-être à 60m. De cet échafaudage pendait un épais câble d'acier servant à monter des charges pour la rénovation de la tour. J'avais imaginé me hisser le long de ce câble grâce à des noeuds bloquants utilisés en alpinisme, des "machard". En conditions normales, 60 de remontée au machard peuvent se faire en 5 mn. Dans le cas présent la graisse recouvrant le câble me faisait redescendre 20 cm quand je venais d'en monter 30 et je progressais à une vitesse d'escargot. Le plus gênant était que ce câble pendait quasiment au dessus de la place de la cathédrale, brillamment éclairée et couverte de monde malgré l'heure tardive. Après quelques mètres protégés par la pénombre régnant au dessus du chantier de fouilles archéologiques interdit au public et donc laissé dans le noir, j'avais émergé au "grand jour", en plein dans les faisceaux des projecteurs. De ma position je pouvais entendre distinctement les conversations des passants et leurs pas claquant sur le pavé. Je passais une heure entière sur ce câble, à progresser comme un escargot tout en attendant qu'un passant lève les yeux et m'aperçoive. Curieusement j'atteignis l'échafaudage sans problèmes et me faufilai dans le noir avec soulagement. Une autre fois fameuse pour gagner la coursive. C'était soirée d'élection municipale. L'Hôtel de Ville de Rouen bruissait d'une activité débordante. Les allées et venues étaient continuelles : journalistes, personnalités politiques entraient et sortaient par l'entrée principale, côté rue. Avec Sophie nous avions pourtant choisi de faire cette nuit là l'ascension de Saint Ouen, collée à la mairie par son transept nord. Côté jardins, nous avions en effet repéré, à la jonction de la mairie et de l'église, un épais tuyau de fonte courant jusqu'à la balustrade de la coursive, à environ 25 m de haut. Les immenses fenêtres arrière de l'hôtel de ville donnaient toute le lumière sur le sol gravillonné du parc à la française, qui éclairait en retour toutes les façades alentour. Notre angle était donc en pleine lumière. Il passait de temps à autre quelques couples énamourés dans le parc, il fallait donc faire vite. Le mur de la mairie était composé de plaques de calcaires séparées tous les mètres par des rainures profondes, parfaites pour passer le pied. L'ascension ne nous prit, à Sophie et moi, que quelques minutes. Cette fois encore rien de fâcheux n'arriva, il y a un dieu pour les ascensionnistes d'églises. |
|
Si ce site vous a été utile...
|