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Si ce putain de logiciel Frontpage l'autorisait, voici le titre
que j'aurai donné à cette page :
Rencontres du premier, deuxième et troisième type à la croix
de Belledonne
Juillet 2003
Les dernières centaines de mètres de l'ascension de la Croix de Belledone
depuis le lac du Crozet sont d'une curieuse diversité. C'est d'abord un
enchaînement de lacs assez classiques, quoique tout à fait charmants, au fond
d'une vallée légèrement austère mais rafraîchissante. Puis, par
l'intermédiaire de pentes plus raides d'éboulis instables, il faut s'extirper
de ce monde bien connu et gagner progressivement un univers plus minéral, qui
évoque la haute montagne malgré une altitude encore modeste.
Des langues neigeuses trainassent dans les talwegs. De loin, j'avais cru
reconnaître des névés, mais maintenant que j'approche, je constate que ce sont les derniers lambeaux de glaciers
agonisants. D'incontestables mouvements de glace remuent les surfaces, et de
minuscules crevasses partent vers les profondeurs, si fines qu'elles sont tout à fait inoffensives. Quant aux reflets bleu et gris, ils
m'apportent la preuve ultime : il y eut ici, en des époques encore récentes, de
véritables glaciers. Réchauffement global ? C'est l'interprétation qui me
vient immédiatement à l'esprit lorsque François répète plusieurs fois
d'affilée "C'est ahurissant la fonte en quelques années". Mais
un jour il reneigera, et peut-être...
Encore quelques pentes sauvages et l'émergence au col me plonge brutalement
dans une ambiance totalement minérale. Plus la moindre tache de couleur. Rien
qu'un immense pierrier rouillé entrecoupé de courts verrous rocheux. Tout
là-haut, juste sous le sommet, se déploie une vaste épaule de cailloux, comme un
fantastique cairn à l'échelle des géants du lieu. Le coup d'oeil est
impressionnant. Une ligne pointillée serpente dans la face, marquant
l'itinéraire préférentiel des randonneurs. Quelques points noirs se meuvent lentement et silencieusement le long de cet axe qui rejoint la grande
croix sommitale. L'ensemble impose le recueillement et c'est en silence que je
gagne les dernières pentes.
Les alentours du sommet hébergent déjà une vingtaine de personnes (très
peu compte-tenu du lieu et de la saison, m'affirme François). Deux ou trois
petits groupes pique-niquent à l'abri du vent en versant ouest. Je passe mon
chemin et dirige mes pas vers la croix elle-même. Le plateau sommital se
resserre en une courte arête depuis laquelle la vue se dégage brutalement.
Côté nord ouest, une face vertigineuse plonge vers le glacier de Freydane,
impressionnant malgré sa petite taille d'agonisant. Côté sud-est la perspective est très
large. La barre des Grandes Rousses apparaît dans toute sa longueur,
constellée de glaciers. Les
massifs de l'Oisan et de la Vanoise, plus lointains, présentent cependant des
allures altières. Rapide tour d'horizon... pas de massif du Mont-Blanc. J'en
déduis qu'il se cache juste derrière le Grand Pic de Belledonne (tout proche mais
de toute évidence très difficilement accessible depuis la Croix en raison
d'une succession de gendarmes très raides) qui nous surplombe d'une cinquantaine
de mètres...
Je suis isolé dans la contemplation pensive et émerveillée de toute cette
création lorsqu'une conversation proche attire mon attention.
"Moi en fait, quant un mec qui me plaît me rappelle, je sais que c'est
dans la poche. Mais tu vois, je cherche pas forcément ça non plus !
- Oui, je suis pareil, j'aime beaucoup engager des relations approfondies
avec des filles, mais pas forcément sur le mode amoureux. Tu vois, c'est un peu
comme nous, là, c'est sympa, on discute, tout..."
La fille qui sait que c'est dans la poche a la vingtaine, elle parle avec un
ton affirmé et un rien maniéré. Le gars a quelques années de plus, il suit
la conversation de manière à la fois attentive et lointaine, à moitié
intéressé seulement mais de bonne volonté pour ne pas lâcher le morceau. En
gros ils se disent de plein de manières différentes qu'ils sont copains-copains et que baiser l'autre ne les intéresse pas du tout. En vrai ils
donnent l'impression que s'il y avait un fourré pas loin de ce sommet pelé ils
consommeraient immédiatement leurs contradictions.
La conversation me ramène à la réalité. Poussé par mon côté obscur et
voyeur, je suis tenté de rester là à écouter mine de rien pour en savoir plus et
éventuellement assister à l'inéluctable aboutissement de cette affaire, mais après un bref combat intérieur
je privilégie finalement la recherche de silence. Je m'éloigne un peu sur
l'arête en direction du Grand Pic et d'un hypothétique Mont-Blanc caché par
là. Quelques mètres plus loin, un jeune couple est assis, échangeant ses
impressions à voix basse. Un homme d'âge plus mûr, en qui on devine un
sportif de la montagne, leur tourne le dos, chaussures posées à ses côtés,
orteils ostensiblement en éventail, dans des socquettes bleu marine. Il semble
isolé dans une contemplation pensive des Grandes Rousses, et croque de temps à
autres un concombre non épluché. Il cache bien son jeu car tout à coup,
intervenant sans y être invité dans la conversation des jeunes tourtereaux, il lance "Et d'où venez-vous ?".
Le couple est légèrement interloqué, mais flatté peut-être d'être
remarqué par un vieux briscard. La conversation s'engage sur un mode
surréaliste. Le briscard interroge, répond, donne son avis... sans tourner la
tête vers ses interlocuteurs, les yeux toujours fixement pointés vers l'Alpe
d'Huez.
Les "Moi, vous savez, je suis un rapide", les "La Croix de
Belledonne, vous savez, c'est le sommet le plus dur du massif, il n'y a pas
beaucoup de gens qui arrivent à le faire dans la journée" ou les
"Moi je suis d'ici, je suis toujours en montagne, c'est normal que je sois
à l'aise" s'enchaînent à un rythme accéléré, momentanément
interrompus par des listes de sommets gravis ou des descriptifs d'aventures
vécues en d'autres lieux. Les yeux ne quittent toujours pas l'horizon.
Vaguement déprimé par cette illustration de l'esprit montagnard je me
déplace de quelques mètres sur l'arête et entre à nouveau dans le
périmètre phonique du couple dragueur.
"Allo, doudou ? C'est moi !" C'est dans la poche téléphone
à son petit copain, resté seul à Paris pour une raison que je ne peux pas
élucider. Elle parle de telle sorte que les skieurs de la Grande Rousse
puissent l'entendre par delà les vallées et les collines bleutées. Une fois
cette entrée en matière de haut vol terminée, elle entreprend de décrire à
Fred (car c'est son nom), la vue circulaire à 360 degrés qu'elle a d'ici (elle
se trompe, le Pic de Belledonne rogne au moins 20 degrés de vue, il reste moins
de 340 degrés utiles). Elle explique que c'est vraiment for-mi-dable, qu'elle
aimerait tant partager ce moment avec Fred, quel dommage que tu ne sois pas là,
mais heureusement j'ai de la compagnie j'ai rencontré un gars super sympa qui
m'accompagne, c'est extra, mais que non, on ne fait rien de mal ! On dirait que
ça chauffe à l'autre bout du fil.
C'est dans la poche raccroche, l'air renfrogné, et explique à attentif et lointain que Fred
est vraiment un mec gé-nial, mais hy-per-hy-per-ja-loux.
"Il m'a demandé si on n'était pas en train de faire des câlins, c'est
dingue comme il est parano !
- Ah mais moi, tu sais, je ferai jamais une chose pareil, je suis hyper
réglo là-dessus !", rétorque immédiatement attentif et lointain en parcourant
les alentours du regard pour voir si merde y aurait vraiment pas un seul buisson
sur ce foutu sommet, mais pourquoi on n'a pas choisi de faire l'ascension du Puy
de Sancy (non, là c'est moi qui rajoute !)
Sur ces entrefaites arrive mon copain François. Il m'attendait en bas de
l'éboulis sommital depuis 20 minutes, on s'était perdus de vue et il me
croyait derrière. Voilà de quoi détourner momentanément mon attention de la
fébrile activité de convivialité à l'oeuvre sur ce sommet.
Nous ne somme pas assis côte à côte depuis une minute que débouche au pas
de course du dernier ressaut une jeune fille blonde, cheveux courts, short
moulant, cuisses musclées et bronzées, tee-shirt auréolé de transpiration,
peau luisante, tout souffle dehors, accompagnée d'un berger allemand. Waouh !
François et moi lançons un "Bonjour" bien audible à la donzelle qui
ne répond pas et s'installe dos à la croix. Ce silence nous étonne et nous
met mal à l'aise, car il est peu vraisemblable qu'elle ne nous ait pas
entendus, et puis une fille qui a cette allure, on a envie de l'imaginer
conviviale et chaleureuse, et puis merde, il doit bien y avoir des gens normaux
sur ce sommet ! Comme si elle entendait nos pensées, elle se tourne vers nous et nous lance un sourire à
faire fondre ce qui reste du glacier de Freydane. Sans trop comprendre la raison
de ce revirement, notre niveau d'espérance dans
l'humanité remonte aussitôt.
Pendant ce temps, le jeune couple se décide à entamer la descente. Ils
disparaissent doucement derrière le premier ressaut. Le vieux briscard
immobile n'a pas bougé les yeux. Il ne saura jamais à quoi ressemblent ces
deux êtres humains à qui il a parlé durant un quart d'heure dans ce lieu
magique.
Nous décidons de redescendre en faisant un léger crochet par une antécime
que l'on aperçoit à droite de l'itinéraire habituel. C'est un plateau
rougeâtre sur lequel j'ai aperçu, durant la montée, des ensembles de pieux ou
de cairns très fins qui m'ont intrigué, et que j'aimerai aller voir de plus
près. Quittant le sentier, nous coupons à droite vers le lieu en question, au
moment même où des nuages commencent à envahir l'arête. C'est dans une
ambiance de coton que nous abordons le site porté sous la carte sous le nom de
"Col des rochers rouges".

Les pierres dressées (Photo Philippe Rhodes, merci à lui)
Nous pénétrons subitement dans un autre univers. En quelques mètres la roche
change radicalement de nature. Elle prend une couleur rouge, marron, et parfois
violette qui trahit sa richesse en minéraux, probablement du fer. La roche
semble écrasée en couches flasques et irrégulières qui dessinent des ensembles de vagues
comme figées par une glaciation minérale. Entre ces blocs torturés, un liant qui
ressemble fort à un béton armé coloré apporte l'impression que tout ça est issu
de la main d'un humain possédé.
Nous progressons en silence dans cet univers étrange. Des nappes de
brouillard courent au ras du sol, modifiant sans cesse la profondeur de champ et
les perspectives. Il règne ici un silence surnaturel, juste troublé de temps
à autres par le bruit d'une pierre déplacée par François, que je n'aperçois
plus. Instinctivement, nous nous sommes écartés l'un de l'autre, sans doute
pour vivre séparément et intimement ce moment que nous pressentons spécial.
Soudain, des silhouettes élancées apparaissent au travers du brouillard.
Des pierres... dressées. De simples écailles de cette roche rouge. Mais des
pierres de toutes tailles et de toutes formes. Les plus courtes on 40 cm, les
plus hautes me dépassent. Il y en a des dizaines, des centaines... Lorsque le brouillard
se densifie, seules quelques-unes sont visibles, toutes proches. Puis
brusquement un coup de vent balaie les nuages et l'on se retrouve au milieu
d'une immense armée de pierres.
Un sentiment mystique s'éveille en moi. Pourquoi de simples pierres dressées
ont-elles ce pouvoir évocateur, pourquoi cette image de gestes multimillénaires
s'impose t'elle ? Alors que ma raison sait que ces pierres ont été dressées par
des promeneurs amateurs de land-art, mes tripes
ressentent ce lieu comme rescapé d'un autre âge... Porté par ces sensations,
je fais ce que toute personne sensée ferait à ma place : je dresse une pierre
à mon tour. Des raclements lointains m'apportent la certitude que François est
en train de faire de même quelque part là-bas dans le brouillard.
Nous restons là longtemps, silencieux, assis hors de vue l'un de
l'autre, avant de nous décider à entamer la redescente.
En vue du chemin, nous apercevons la jeune fille blonde qui redescend du sommet.
Elle est maintenant accompagnée d'un homme avec lequel elle échange de grands
gestes. En passant à proximité, nous entendons leur silence, ponctué de
quelques grognements, et nous comprenons : elle est sourde et muette. Elle se
tourne vers nous, et à nouveau, nous offre un sourire radieux. Elle à l'air
heureuse d'être là.
Nous courons dans la descente en emportant ces images de la Croix de
Belledonne |