Rêve éveillé

La montagne tranquille

L'altimètre fou

 

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Aux 4 coins de l'habitacle de la tente, de petits anneaux de toile permettent d'accrocher en hauteur des objets légers. Année après année, l'habitude s'est prise d'y remiser, dès que le camp est en place, certains objets usuels pour leur éviter d'être irrémédiablement perdus sous l'épaisse couche de sédiments humains qui jonche en permanence le tapis de sol.  Ce sont par exemple des lampes frontales, des paires de lunettes, des chaussettes qui sèchent en évaporant une subtile brume odorante, et encore plein d'autres trucs dont je ne me souviens pas.

Assez régulièrement d'ailleurs, il faut l'avouer, l'un ou l'autre de ces objets usuels est retrouvé des mois après le retour à la civilisation, à l'occasion d'une utilisation ultérieure de la tente, toujours bien à sa place accroché à l'anneau mais écrasé par le dernier pliage. Lors des démontages dans le blizzard glacé, on ne prend pas toujours le temps de faire une dernière inspection des locaux, du coup il y reste des miettes mouillées et des trucs pendus au plafond, c'est comme ça. Personnellement je lutte depuis des années contre moi-même pour réussir à laisser les lieux en l'état dans lequel j'aimerai les trouver en entrant, mais j'y arrive jamais.

Cette année la situation des crochets de toile est légèrement différente : Christophe et Antoine sont tous deux fanas de petits objets plus ou moins utiles qu'ils ont amenés en quantité. Il y a deux thermomètres, dont un qui surveille même la température extérieure et que nous passons beaucoup de temps à tripoter en tous sens pour voir s'il fait beau au lieu de regarder dehors. Il y deux altimètres, que nous surveillons également pour voir lequel va gagner. Il y a des appareils photo, qui sont l'objet d'attentions minutieuses et permanentes de notre part. Antoine et moi aimons par-dessus tout parcourir les vues déjà prises, dans un sens puis dans l'autre, nous émerveiller de ce que nous avons déjà fait au lieu de penser à ce qui nous entoure et à ce que réserve le lendemain.

Cette année, il y a surpopulation sur les crochets !

Ce matin là, au camp de l'arête des écrins, le réveil sonne à 5 heures, comme d'habitude. J'allume péniblement la lampe et parcours lentement l'habitacle d'un regard circulaire ébouriffé. Pas un mouvement, les boudins multicolores pressés les uns contre les autres sont figés dans une immobilité absolue. Au crochet le plus proche, une grappe d'objets usuels se balance tout doucement, venant effleurer mon visage en cadence. Histoire de voir si notre camp a monté ou descendu durant la nuit, j'attrape le thermomètre - altimètre. Dans les brumes de mon demi-sommeil, j'ai du mal à y lire un chiffre. Bizarrement, sur l'écran à cristaux liquides embué par la nuit, je crois déchiffrer "elle". Je me frotte les yeux, plie le cou pour m'approcher et essaye à nouveau de percer la pénombre de mon regard endormi. Pas de doute, l'altimètre affiche :

ELLE

Au dessus et légèrement à droite de ce sybillin message rédigé en majuscules, apparaît nettement le même mot en plus petit :

ELLE

Elle. Quoi, elle ? Et d'abord, pourquoi un altimètre se préoccupe-t-il d'autre chose que de donner l'altitude ? Ah, mais je sais, ce n'est pas un argument, à notre époque les instruments électroniques deviennent de plus en plus perfectionnés, et savent faire un nombre sans cesse croissant de choses très utiles. De fait, il paraît que la doc de cet altimètre-ci est énorme et qu'il faut de nombreuses années de formation intensive et accélérée pour savoir utiliser toutes ses fonctions. Peut-être que cet engin-ci sait faire la conversation ? Auquel cas cette fonction serait peu performante car je n'arrive pas à comprendre ce qu'il veut me signifier.

Peut-être qu'il cherche à m'avertir d'un danger ? Ou qu'il veut me dire toute une phrase mais que seul le premier mot arrive à sortir et que la suite lui reste coincée dans la gorge ?

C'est une énigme passionnante et mon énervement du début se transforme en excitation. Je suis sûr que cette machine cherche à communiquer avec moi et j'ai la ferme intention de comprendre ce qu'elle veut me dire. Je fais rapidement un brainstorming silencieux avec moi-même. "Elle". 

Elle, elle. Elle, elle, elle elleelleellellelle.

Je prends le rythme, psalmodie intérieurement cette litanie sur un mode mineur harmonique (j'aime beaucoup le mode de mineur harmonique), et peu à peu la vibration qui s'installe me met en communication avec mon moi profond et le reste de l'univers... Mon niveau de lucidité atteint des sommets vertigineux. Peu à peu, un ressenti se dessine, s'impose : ce mot m'évoque... quelque chose de... de féminin ! Oui, de féminin, j'en suis certain, à présent. Une femelle. Peut être même une fille ! Ou même, une femme ! Oui, tiens, une femme, c'est une bonne idée, ça. J'en suis sûr à présent, cet instrument me parle d'une femme. Ou bien cet instrument est une femme. Ou bien c'est une femme qui me parle au travers de cet instrument. Ah et puis zut, je ne sais plus, tout s'embrouille ! Bon sang, que tout cela est excitant !

A ce moment précis de mes réflexions, le boudin qui est à ma droite remue faiblement. Antoine se redresse lentement, les cheveux hirsutes. A moitié ensommeillé, il saisit l'altimètre, le retourne en grommelant et lit :

3773

Ah oui, tiens, c'est vrai, je l'avais pris à l'envers !

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Dernière mise à jour : 29/10/07
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