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En revenant de la foire, de la foire à Montbrison Puissante et bien posée, la voix de Christophe fend l'air cristallin et résonne sur les parois rocheuses alentour. Nous restons tous les trois figés par l'incongruité de ces paroles pécheresses dans un tel paysage de pureté. Et puis nous sentons la joie qui monte et nous voilà tous à rire de bon coeur. Nous sommes au troisième jour de la balade. Après deux journées essentiellement consacrées à monter pour rejoindre le monde de l'altitude, nous pouvons à présent honnêtement prétendre y être pour de bon. Au programme de la journée : la traversée des glaciers du Monétier, de la pointe des Arcas au col du Monêtier. Un itinéraire qui a tout pour nous plaire : techniquement facile, pas fatigant pour deux sous car présentant peu de dénivelée, beau comme tout avec son profil en balcon qui nous maintient loin au dessus de la vallée de la Guisane, entre 3200 et 3400 mètres d'altitude, et nous donne l'impression de traverser le ciel au dessus du monde... L'air calme et tiède est d'une merveilleuse transparence qui met le Mont Viso à portée de main.
De fait, après le lever de campement, la première partie de matinée est d'une douceur et d'une facilité que je crois bien n'avoir jamais rencontré en haute montagne. La neige au sol, transformée depuis longtemps par une absence totale de précipitation, porte parfaitement. Les lentes ondulations de ce glacier sans crevasse n'arrivent pas vraiment à nous donner l'impression de la montée et c'est sans efforts que nous découvrons, au sommet de chaque petite bosse, l'aspect nouveau du creux suivant.
Au milieu de cette progression essentiellement glaciaire, nous traversons un site étrange : le glacier est couvert de sédiments ocre, rouille et jaunes. Le soleil du matin projette nos ombres sur une crête proche et donne à notre groupe des allures de caravane traversant un désert africain. L'image d'une pub pour Terre d'Aventure me traverse. Merveilleux dépaysement, qui cependant fait naître un doute dans mon esprit : qu'en est-il de l'avenir de ce massif ? Cette interrogation me préoccupera de manière croissante au fil des jours, pour culminer sur le glacier blanc.
Un terrain facile comme celui-ci donne de la souplesse au groupe : pas d'encordement, chacun peut choisir son itinéraire et son rythme, qui ne sont pas forcément les mêmes que ceux du voisin. Cette liberté est bien rare en haute montagne, je goûte avec bonheur cette ambiance si différente de celle de la cordée. Nous voici bientôt dispersés sur l'étendue blanche, peu à peu absorbés dans des monologues internes dont nous émergeons avec surprise de loin en loin, tournant et retournant la tête de droite et de gauche pour réaliser que le paysage a changé. Une ou deux heures passent ainsi. Notre rythme tranquille n'est interrompu par aucune difficulté ni fatigue, et rend finalement la progression rapide et régulière. Il me semble que le col du Monêtier sera bien vite atteint. Pour contredire ce bel optimisme, nous finissons par arriver au sommet d'un verrou glaciaire assez raide. Ma carte, vieille de 20 ans, indique une continuité dans le relief, mais la fonte de ces dernières années a fait son oeuvre et l'abaissement du niveau du glacier inférieur a accentué la pente et laissé émerger une barre rocheuse raide et instable.
En tee-shirt sur le glacier inférieur resplendissant de soleil, nous savourons la chaleur retrouvée. Les garçons disaient aux filles Dans les montées, dans les descentes, à la pause... Christophe chante sans cesse. A force d'écouter avec attention, je commence à comprendre la logique des paroles de sa chanson et à en retenir quelques-unes. Au gré des respirations de Christophe, de l'évasion temporaire de ses pensées vers d'autres lieux ou d'autres personnes, la mélodie va et vient, se faisant parfois oublier pendant une minute, pour ressurgir soudain par bribes, souvent d'ailleurs sur le "tapes ta pine". Plus d'une fois je m'aperçois que dans ma tête j'ai moi aussi gardé le fil de la chanson et que j'en suis approximativement au même stade. Selon toute vraisemblance, l'itinéraire que nous empruntons à présent n'est presque jamais fréquenté : pour qui n'est pas en raid de plusieurs jours, les longues distances rendent à priori difficile (par manque de temps) ou peu intéressant le transit du glacier du Monétier vers le col du même nom. De fait, aucun cairn, aucune trace de passage ne sont visibles. La pente se redresse peu à peu. Nous progressons dans des éboulis très grossiers et assez instables sur lesquels je prends un grand plaisir à sauter de roche en roche, à l'écoute des sourds frottements annonciateurs de la chute, prêt à m'écarter en toute hâte lorsque le coin devient mauvais. Gambadant loin devant les autres, je m'amuse, sans comprendre que ce milieu mouvant fait peur à Antoine qui n'en a pas l'habitude. C'est en faisant le débriefing de la journée que je réaliserai combien je me sens chez moi dans cet univers, et comme ceux qui n'ont pas cette chance portent un fardeau d'inquiétude qui leur demande une énergie de régulation importante et permanente. Il ne faut pas que j'oublie ça dans l'avenir, sinon je vais en dégoûter... ou en perdre !
Si vous n'étiez pas si bête, soulèveriez vos jupons Christophe voue un véritable culte à cette chanson. Après l'avoir entendue pour la première fois, il nous raconte qu'il en a soigneusement noté les paroles pour pouvoir les apprendre, il dit que c'est venu très vite. Il a aussi fait un enregistrement "live" pour bien mémoriser la mélodie et pouvoir chaque fois qu'il le veut se remémorer ce beau moment. Mais ça ne suffisait pas à assécher son envie de rendre hommage à la chanson, aux paroles et aux interprètes, alors il a créé un livre d'or de la chanson, dans lequel il fait écrire les auditeurs de la version originale et de ses propres déclinaisons. Il sort le carnet de sa poche et l'exhibe avec fierté. C'est pas vrai, il l'a amené en montagne ! On fait une chasse impitoyable au gramme de trop et lui il amène en haute montagne le livre d'or de la chanson Tapes ta pine. Je crois rêver. Mais je vais m'empresser d'y consigner le torrent d'émotions de toutes sortes qui me traverse à l'écouter ! Progressivement la pente de glace s'est adoucie. Nous pénétrons peu à peu dans le dernier cirque glaciaire avant l'arrivée au col. Un endroit... bizarre. De hautes parois rocheuses raides et austères nous entourent de toute part. A leurs pieds la neige est constellée de pierres de toutes tailles. Une crevasse unique mais énorme et très torturée traverse le cirque dans un mouvement compliqué qui oblige a négocier son itinéraire. Jusqu'au dernier moment, le col reste invisible, nous donnant l'impression d'être un gibier fuyant devant son prédateur vers un cul de sac au fond duquel on va se retrouver dos au mur, face à son destin. Une sourde hostilité se dégage de ce lieu dans lequel je me sens piégé. Le col du Monêtier n'est pas seulement un col. C'est un passage entre deux mondes. Au nord, c'est la glace, l'ombre, le froid. Au sud, la roche, le soleil, la chaleur. En quelques mètres, l'ambiance "haute-montagne" s'évapore comme par miracle. Un chemin bien tracé part dans la descente, comme n'importe quel GR de moyenne montagne. Cette ligne qui nous relie au monde civilisé me déleste instantanément de tout souci. A partir d'ici, plus d'initiatives à prendre, plus de choix d'itinéraires à faire : le chemin se charge de tout, il sait ce qu'il faut faire.
Vous y verriez un'p'tite bête, pas plus grosse qu'un
hérisson Ce que j'aime particulièrement dans cette chanson, c'est ce ralentissement réjouissant sur le mot "Tapes". En fait, pour de vrai, Christophe chante "Taaaaaa - p'ta pi - neu". J'ai l'impression qu'il en rajoute, qu'il force le trait pour faire mieux, mais non, il m'assure que lorsqu'il a entendu la chanson pour la première fois, chantée par deux filles, c'est exactement l'intonation qu'elles avaient donné, et que lui ne cherchait qu'à reproduire fidèlement la chose. Chantée par des filles ! Qui faisaient aussi traîner le "Tapes" ! Comme je regrette d'avoir raté ça.
En regardant grandir le refuge du glacier blanc, nous hésitons. Trois jours hors de la civilisation ont déjà commencé à nous changer, y repasser maintenant ne nous fait pas envie. Nous préférons finalement nous arrêter bien avant et prolonger la sensation de solitude. Seul le Pelvoux est autorisé à rester.
Toilette dans la rivière, lecture, assoupissement au soleil... c'est une belle fin pour une bien belle journée. Empruntant l'arête d'une moraine, je m'éloigne un peu et m'assois sur un rocher posé au milieu du ciel. Je laisse le silence m'imprégner. Le calme me gagne et peu à peu je plonge en moi-même, explorant tranquillement les méandres de mes sensations. Mais je suis ramené à la réalité par une mélodie lointaine qui résonne au travers des vallées.
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