Rêve éveillé

La montagne tranquille

Ya du monde au balcon

 

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En revenant de la foire, de la foire à Montbrison
J'y ai rencontré 3 filles, tapes ta pine
Trois p'tites filles et trois garçons
Tapes ta pine contre mon con.

Puissante et bien posée, la voix de Christophe fend l'air cristallin et résonne sur les parois rocheuses alentour. Nous restons tous les trois figés par l'incongruité de ces paroles pécheresses dans un tel paysage de pureté. Et puis nous sentons la joie qui monte et nous voilà tous à rire de bon coeur.

Nous sommes au troisième jour de la balade. Après deux journées essentiellement consacrées à monter pour rejoindre le monde de l'altitude, nous pouvons à présent honnêtement prétendre y être pour de bon. Au programme de la journée : la traversée des glaciers du Monétier, de la pointe des Arcas au col du Monêtier.  Un itinéraire qui a tout pour nous plaire : techniquement facile, pas fatigant pour deux sous car présentant peu de dénivelée, beau comme tout avec son profil en balcon qui nous maintient loin au dessus de la vallée de la Guisane, entre 3200 et 3400 mètres d'altitude, et nous donne l'impression de traverser le ciel au dessus du monde... L'air calme et tiède est d'une merveilleuse transparence qui met le Mont Viso à portée de main.

De fait, après le lever de campement, la première partie de matinée est d'une douceur et d'une facilité que je crois bien n'avoir jamais rencontré en haute montagne. La neige au sol, transformée depuis longtemps par une absence totale de précipitation, porte parfaitement. Les lentes ondulations de ce glacier sans crevasse n'arrivent pas vraiment à nous donner l'impression de la montée et c'est sans efforts que nous découvrons, au sommet de chaque petite bosse, l'aspect nouveau du creux suivant.


Photo Antoine Rouhan

Au milieu de cette progression essentiellement glaciaire, nous traversons un site étrange : le glacier est couvert de sédiments ocre, rouille et jaunes. Le soleil du matin projette nos ombres sur une crête proche et donne à notre groupe des allures de caravane traversant un désert africain. L'image d'une pub pour Terre d'Aventure me traverse. Merveilleux dépaysement, qui cependant fait naître un doute dans mon esprit : qu'en est-il de l'avenir de ce massif ? Cette interrogation me préoccupera de manière croissante au fil des jours, pour culminer sur le glacier blanc.

Un terrain facile comme celui-ci donne de la souplesse au groupe : pas d'encordement, chacun peut choisir son itinéraire et son rythme, qui ne sont pas forcément les mêmes que ceux du voisin. Cette liberté est bien rare en haute montagne, je goûte avec bonheur cette ambiance si différente de celle de la cordée. Nous voici bientôt dispersés sur l'étendue blanche, peu à peu absorbés dans des monologues internes dont nous émergeons avec surprise de loin en loin, tournant et retournant la tête de droite et de gauche pour réaliser que le paysage a changé.

Une ou deux heures passent ainsi. Notre rythme tranquille n'est interrompu par aucune difficulté ni fatigue, et rend finalement la progression rapide et régulière. Il me semble que le col du Monêtier sera bien vite atteint.

Pour contredire ce bel optimisme, nous finissons par arriver au sommet d'un verrou glaciaire assez raide. Ma carte, vieille de 20 ans, indique une continuité dans le relief, mais la fonte de ces dernières années a fait son oeuvre et l'abaissement du niveau du glacier inférieur a accentué la pente et laissé émerger une barre rocheuse raide et instable.

Comme toujours, les lourdes charges que nous portons suffisent, malgré la faible difficulté technique du passage, à nous donner un sentiment d'insécurité qui nous fait nous mouvoir avec lenteur et précaution. Dans cet entrelac de vires rocheuses délitées, nous cherchons longtemps le meilleur site pour reprendre pied sur le glacier inférieur.

Par dix reprises, parvenu à un mètre de la glace je n'ai pas réussi à trouver un appui correct pour y prendre position en sécurité. J'ai dû remonter, et errer à nouveau dans l'ébouli instable, le doute s'insinuant un peu plus en moi à chaque fois. Mes altermoiements sont particulièrement malencontreux dans ce versant nord. Entre ombre et lumière, cette montagne pourtant clémente et accueillante présente au moins 25°C d'amplitude thermique, et il faut bien choisir les endroits où faire la pause ! Je passe et repasse au large de mes 3 camarades qui, comme les gallinacés d'une basse cour un petit matin d'hiver, se pressent frileusement les uns contre les autres, tapant du pied et se frottant le dos à grandes brassées, tout en manifestant leur impatience et en me lançant quelques remarques amusées sur mes déplacements erratiques et inefficaces..

Finalement, prenant mon courage à deux mains et une broche à glace dans la troisième, dans un grand fracas de cailloux instables qui dévalent la pente rebondissant en tous sens, je force ce bien modeste passage et ose enfin quitter la roche pour la glace.


Photo Antoine Rouhan

En tee-shirt sur le glacier inférieur resplendissant de soleil, nous savourons la chaleur retrouvée.

Les garçons disaient aux filles
Tapes ta pine
Les filles disaient aux garçons
Tapes ta pine contre mon con.

Dans les montées, dans les descentes, à la pause... Christophe chante sans cesse. A force d'écouter avec attention, je commence à comprendre la logique des paroles de sa chanson et à en retenir quelques-unes. Au gré des respirations de Christophe, de l'évasion temporaire de ses pensées vers d'autres lieux ou d'autres personnes, la mélodie va et vient, se faisant parfois oublier pendant une minute, pour ressurgir soudain par bribes, souvent d'ailleurs sur le "tapes ta pine". Plus d'une fois je m'aperçois que dans ma tête j'ai moi aussi gardé le fil de la chanson et que j'en suis approximativement au même stade.

Selon toute vraisemblance, l'itinéraire que nous empruntons à présent n'est presque jamais fréquenté : pour qui n'est pas en raid de plusieurs jours, les longues distances rendent à priori difficile (par manque de temps) ou peu intéressant le transit du glacier du Monétier vers le col du même nom. De fait, aucun cairn, aucune trace de passage ne sont visibles. La pente se redresse peu à peu. Nous progressons dans des éboulis très grossiers et assez instables sur lesquels je prends un grand plaisir à sauter de roche en roche, à l'écoute des sourds frottements annonciateurs de la chute, prêt à m'écarter en toute hâte lorsque le coin devient mauvais. Gambadant loin devant les autres, je m'amuse, sans comprendre que ce milieu mouvant fait peur à Antoine qui n'en a pas l'habitude. C'est en faisant le débriefing de la journée que je réaliserai combien je me sens chez moi dans cet univers, et comme ceux qui n'ont pas cette chance portent un fardeau d'inquiétude qui leur demande une énergie de régulation importante et permanente. Il ne faut pas que j'oublie ça dans l'avenir, sinon je vais en dégoûter... ou en perdre !

Retour à la neige, à une surface régulière, stable, dans laquelle les 10 pointes des crampons pénètrent profondément, donnant l'impression de maîtriser sa progression, sa sécurité.

Une sorte de fierté s'installe en moi : fierté d'être là, d'être capable de faire les choix qui mèneront à l'objectif, fierté d'être à l'aise dans ses chaussures de montagne. C'est bête, la fierté, je ne suis pas fier d'être fier, c'est prétentieux, mais je suis fier tout de même.

Nous nous élevons loin au dessus du glacier inférieur, qui s'enfonce vers la vallée, vers un autre monde dont nous nous éloignons un peu plus à chaque pas.

Aussi longtemps qu'elle reste dans mon champ de vision, cette langue glaciaire me fascine. Alors que je la sens en vérité mourante, elle semble couler à grande vitesse, aspirée par les profondeurs de la vallée invisible. Il me semble percevoir son mouvement hypnotique, matérialisé par une couronne de vagues concentriques à l'endroit de la rupture de pente.

Comme dans un cauchemar de ma jeunesse, je m'imagine alpiniste la gravissant laborieusement, sur les pointes avant de mes crampons. Au début tout va bien, mais bientôt je m'aperçois avec horreur que la glace descend de plus en plus vite, contrant ma propre progression. Malgré tous mes efforts pour accélérer, je reste indéfiniment immobile, condamné à lutter sous peine d'être englouti dans l'obscurité de la vallée profonde.

Si vous n'étiez pas si bête, soulèveriez vos jupons
Vous y verriez une p'tite bête, tapes ta pine
Pas plus grosse qu'un hérisson, tapes ta pine contre mon con

Christophe voue un véritable culte à cette chanson. Après l'avoir entendue pour la première fois, il nous raconte qu'il en a soigneusement noté les paroles pour pouvoir les apprendre, il dit que c'est venu très vite. Il a aussi fait un enregistrement "live" pour bien mémoriser la mélodie et pouvoir chaque fois qu'il le veut se remémorer ce beau moment. Mais ça ne suffisait pas à assécher son envie de rendre hommage à la chanson, aux paroles et aux interprètes, alors il a créé un livre d'or de la chanson, dans lequel il fait écrire les auditeurs de la version originale et de ses propres déclinaisons. Il sort le carnet de sa poche et l'exhibe avec fierté. C'est pas vrai, il l'a amené en montagne ! On fait une chasse impitoyable au gramme de trop et lui il amène en haute montagne le livre d'or de la chanson Tapes ta pine. Je crois rêver. Mais je vais m'empresser d'y consigner le torrent d'émotions de toutes sortes qui me traverse à l'écouter !

Progressivement la pente de glace s'est adoucie. Nous pénétrons peu à peu dans le dernier cirque glaciaire avant l'arrivée au col. Un endroit... bizarre. De hautes parois rocheuses raides et austères nous entourent de toute part. A leurs pieds la neige est constellée de pierres de toutes tailles. Une crevasse unique mais énorme et très torturée traverse le cirque dans un mouvement compliqué qui oblige a négocier son itinéraire. Jusqu'au dernier moment, le col reste invisible, nous donnant l'impression d'être un gibier fuyant devant son prédateur vers un cul de sac au fond duquel on va se retrouver dos au mur, face à son destin. Une sourde hostilité se dégage de ce lieu dans lequel je me sens piégé.

Le col du Monêtier n'est pas seulement un col. C'est un passage entre deux mondes. Au nord, c'est la glace, l'ombre, le froid. Au sud, la roche, le soleil, la chaleur. En quelques mètres, l'ambiance "haute-montagne" s'évapore comme par miracle. Un chemin bien tracé part dans la descente, comme n'importe quel GR de moyenne montagne. Cette ligne qui nous relie au monde civilisé me déleste instantanément de tout souci. A partir d'ici, plus d'initiatives à prendre, plus de choix d'itinéraires à faire : le chemin se charge de tout, il sait ce qu'il faut faire.

Nous sommes plusieurs à estimer que la vue sur les Ecrins constitue un arrière-plan très acceptable pour faire quelques photos, pour une fois complaisamment posées. Chacun va s'asseoir à son tour sur un rocher proéminent placé là fort à propos, et choisit l'attitude qui lui semble le mettre le plus en évidence.

Le cas de Christophe mérite quelques commentaires. En bras de chemise malgré la petite brise glacée, il fixe l'objectif droit dans les yeux d'un air décontract. Il réfléchit à la manière dont il va se présenter sur sa plaquette de promo d'accompagnateur moyenne montagne, et ça lui semble vraiment hyper-sympa de se monter comme ça. Il prétend que les filles vont tomber raides à voir cette photo sur sa plaquette. Il imagine des slogans : "Avec Christophe, vivez la montagne autrement", et nous les annonce avec fierté, sans se troubler des  plaisanteries douteuses qui fusent de toute part, pleines de pines et de hérissons au poil doux. C'est les vacances.

Si un jour vous tombez sur une plaquette d'accompagnateur avec cette photo, sachez que c'est mon copain Christophe, qu'il est très bien, qu'il faut absolument aller avec lui. Si vous vous ennuyez il pourra vous chanter des chansons (il en connaît au moins une). Mais sachez aussi que cette photo a une histoire marrante.

Vous y verriez un'p'tite bête, pas plus grosse qu'un hérisson
Avec du poil bien moins raide, tapes ta pine
Mais aussi beaucoup moins long, tape ta pine contre mon con

Ce que j'aime particulièrement dans cette chanson, c'est ce ralentissement réjouissant sur le mot "Tapes". En fait, pour de vrai, Christophe chante "Taaaaaa - p'ta pi - neu". J'ai l'impression qu'il en rajoute, qu'il force le trait pour faire mieux, mais non, il m'assure que lorsqu'il a entendu la chanson pour la première fois, chantée par deux filles, c'est exactement l'intonation qu'elles avaient donné, et que lui ne cherchait qu'à reproduire fidèlement la chose. Chantée par des filles ! Qui faisaient aussi traîner le "Tapes" ! Comme je regrette d'avoir raté ça.

Quittant le col à regret, nous plongeons vers la vallée. Une descente peu agréable à mon goût, monotone et casse genou.

Elle permet cependant une étonnante rencontre avec l'une des statues de l'Ile de Pâques arrivée là on ne sait trop comment.

En regardant grandir le refuge du glacier blanc, nous hésitons. Trois jours hors de la civilisation ont déjà commencé à nous changer, y repasser maintenant ne nous fait pas envie. Nous préférons finalement nous arrêter bien avant et prolonger la sensation de solitude. Seul le Pelvoux est autorisé à rester.

Toilette dans la rivière, lecture, assoupissement au soleil... c'est une belle fin pour une bien belle journée.

Empruntant l'arête d'une moraine, je m'éloigne un peu et m'assois sur un rocher posé au milieu du ciel. Je laisse le silence m'imprégner. Le calme me gagne et peu à peu je plonge en moi-même, explorant tranquillement les méandres de mes sensations. Mais je suis ramené à la réalité par une mélodie lointaine qui résonne au travers des vallées.

Que faites-vous là roustons ?
Nous attendons là nôtre maître, qu'est entré dans la maison
Il y est entré bien raide, tapes ta pine
Il en sortira moins long
Tapes ta pine contre mon con

En contemplant le camp qui s'enfonce peu à peu dans l'ombre des sommets, je me demande si cette chanson est issue de fantasmes de garçon ou si certaines filles expriment vraiment, parfois, des choses comme ça, et si elle les ressentent pour de vrai. Parce que moi, aucune fille ne m'a jamais demandé de lui taper ma pine contre son con.

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Dernière mise à jour : 29/10/07
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