Rêve éveillé

La montagne tranquille

Vers le dernier camp

 

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Ce matin, il y a comme une ambiance... de fin. Au pied de la face des Ecrins, nous avons encore quelques efforts à faire pour atteindre le point culminant du parcours. Alors d'où me vient cette impression que tout est fini ? Que continuer est vain ?

Quatre jours que nous avançons à notre rythme tranquille. Quatre jours de plaisir et de rêverie, de tours et détours tricotés à travers cols, arêtes et glaciers de traverse... Journées aux humeurs et paysages changeants, pleines du charme de l'incertitude. Quel vallon se cache derrière ce col, où seront-nous demain ? Le passage sera t-il possible ?

Ici, sur cette vaste pénéplaine blanche, tout est différent. Binaire. Simple. Prévisible. Un plan horizontal blanc, un plan incliné à 30 degrés. Sans surprise. En haut, nous serons arrivés. Au sommet. Mais au sommet de quoi ? Sera-ce l'aboutissement de notre voyage ? L'objectif qui donne sens à tout le reste ? Comment l'arrivée sur un sommet, quel qu'il soit, peut elle donner ou enlever de la valeur à ce que nous avons vécu ces derniers jours ?

Non, ce n'est pas ça qui me pèse. Je le comprends maintenant : nous allons monter, monter encore, et arriver au sommet. Mais derrière ce sommet, il n'y aura pas d'autre sommet, pas d'autre vallon caché, plus d'inconnu. Après ce sommet il faudra redescendre. Entre ce lieu précis où je me tiens debout dans l'air à peine froid de ce petit matin glauque, et le sommet, il n'y a qu'une seule et simple montée, linéaire et sans surprise. Et quand nous serons arrivés, ce sera fini. Ce sera à nouveau la vie ordinaire.

Dans les premières pentes, en passant sous l'arc de séracs, alors que nous montons pesamment, concentrés, silencieux et soufflants, des images du paléolithique me traversent. Nous sommes en début de période glaciaire. Le froid est partout. Année après année, les pâturages ont maigri, il n'y a plus de gibier plus rien à manger. L'instinct de survie nous a poussé à aller voir ailleurs, à franchir le grand glacier, derrière lequel, aux dire des anciens, le climat a toujours été plus chaud.

Maintenant que nous sommes engagés, plus question de faire demi-tour. Il faut passer. Braver les crevasses, éviter les pierres qui passent en sifflant sous les barres rocheuses, essayer de deviner à quel endroit se déclenchera l'avalanche qui balaiera la montagne en grondant. Malgré notre peur, il n'y a aucune question à se poser, la présence en ces lieux inhospitaliers est vitale, alors on avance, sans se poser de question. Le sens des choses est tracé.

C'est peut-être une réminiscence de ces périodes lointaines qui parfois me brise le coeur quand je dois envisager de quitter la montagne et le glacier. Quand je suis dans ces lieux, tout est évident : il y a des moments pour se battre contre les éléments, d'autres plus tranquilles que par contraste je savoure totalement, sans rien rechercher d'autre que la sécurité et le confort. Pourquoi faut-il toujours que ça cesse ?

Nous voilà finalement sur l'arête, but que nous nous étions fixés pour poser le camp. La journée est encore longue, nous aurions le temps de pousser jusqu'au Dôme tranquillement. Mais là n'est pas l'envie. C'est notre dernier camp, et nous avons la ferme intention de profiter au maximum de ce site magnifique, si loin au dessus du monde.

Le temps est curieux, très changeant. Chaque bande nuageuse qui passe, poussée par le vent, nous plonge dans la tourmente la plus sombre et nous laisse croire que nous serons bientôt en perdition, immobilisés dans une tente croulant sous la neige. Puis une rafale chasse brusquement la brume, laissant le champ libre à un immense ciel bleu.

Antoine et moi passons de longues heures à piétiner autour de la tente, incapables de nous décider à rentrer, absorbés par l'incroyable vue, ne supportant pas l'idée de rater quelques minutes de ces instant fondamentaux. Nous sommes là, plantés, nous balançant d'un pied sur l'autre, parfois transpercés de froid. La certitude de pouvoir nous mettre à l'abri lorsque nous le déciderons n'est probablement pas étrangère à notre endurance.

Les homo sapiens qui ont traversé les Alpes, passaient-ils eux aussi de tels moments à contempler sans raison pratique la montagne malgré la souffrance du froid, la peur... on se sont-ils enfermés au plus profond de leur abri dès qu'ils l'ont pu ?

Lorsque, finalement, nous avons tous rejoint l'abri tiède de la tente, nous remettons nos énergies en phase avec notre mère la nature. Dans le recueillement, écoutant le vent siffler sur la corniche neigeuse, nous entamons le rituel de remerciement.

Demain, si les dieux le veulent, nous serons dans la vallée.

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Dernière mise à jour : 04/11/08
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