Rêve éveillé

La montagne tranquille

En route vers le monde de l'altitude

 

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Altitude... Ce mot me fait frissonner. Quand je rêve à l'altitude, je bascule sans cesse et sans transition d'un état de bien-être profond à une peur sans nom, de l'avidité d'y être à l'envie de rester bien au chaud devant un bon feu dans la cheminée de Saint Laurent. Je suis bien incapable de comprendre ce qui m'attire à ce point. Je me demande même, question ultime, ce que signifie précisément ce terme pour moi.

A partir de quelle altitude puis-je décréter que maintenant, je suis "en altitude" ? 1000 m ? 3000 m ? 8000 m ? Rien de tout cela. Je vis à 870 m et il m'arrive de me sentir "en altitude" sur une basse colline de l'arrière pays méditerranéen. Je me suis promené à 6500 m sur quelques sommets andins et je suis toujours aussi excité à l'idée de gravir une dune sableuse de 6m50 au fond d'une baie de la côte bretonne.

L'altitude, peut-être que c'est le pays que l'on atteint lorsque l'on monte, tout simplement. Etre plus haut qu'ici et maintenant. L'envie de plus... c'est si banal, et peut-être si inutile.

Aujourd'hui, au petit matin je prends la route. Destination : le massif de l'Oisan. Dans la paix du trajet solitaire, en contemplant les lignes de crêtes cévenoles qui s'échelonnent à l'infini, je songe que pour moi le voyage vers l'altitude commence ici. Parfois, au coeur de l'hiver, ces montagnes modeste se couvrent de neige, et le vent peut y faire pousser des congères qui lui donnent des airs de haute montagne.

Pour l'heure, il me faut commencer par descendre de ce haut-pays et regagner la plaine, relier la montagne à la montagne par une trajectoire basse qui racle des centaines de kilomètres durant le socle de cette bonne vieille Terre. J'imagine un viaduc gigantesque, tendu entre le Mont Aigoual et la barre des Ecrins, grâce auquel je pourrais enfin vivre ce rêve d'enfant : ne jamais redescendre...

Du chalet de Vallouise, confortablement installés dans les profondeurs des fauteuils moelleux, nous pouvons à loisir contempler la montagne à travers la baie vitrée. D'ici, la notion d'altitude prend une réalité tangible : le monde de l'altitude, c'est là-haut. C'est à dire qu'en tout cas, ça n'est pas ici. Pour que je rejoigne cet univers chéri, il va falloir que je m'extirpe de ce cocon douillet et que je me bouge le cul. C'est peut-être ça, finalement, ma définition de l'altitude : c'est un lieu un peu plus élevé que le lieu dans lequel je me trouve à un moment donné, et qui nécessite un effort pour être atteint.

Et, bien sûr, comme à chaque fois je me demande avec appréhension comment nous allons bien réussir à l'atteindre, ce monde. Vus d'ici, les versants paraissent si... raides. Incertains. Instables. Paumatoires. Sans parler des parties glaciaires, aléatoires et mouvantes... Avant le départ, je le sais pour l'avoir si souvent vécu, le moral va et vient, au gré du passage d'un nuage fugitif devant le soleil, qui fait soudain voir les choses plus sombrement. Tant que la dynamique n'est pas enclenchée, que le corps ne s'est pas encore mis en mouvement, je n'arrive jamais à y croire vraiment. Dans ces moments là, c'est mieux pour moi d'aller me coucher, tiens.

Mais lorsque par miracle, au petit matin suivant il fait grand beau, le monde de l'altitude redevient instantanément un objectif presque acquis. La troupe se précipite alors sur le chemin pleine d'enthousiasme et de certitudes.

La première journée d'une montée vers l'altitude est un moment de grand bonheur. La haute montagne déjà proche insuffle en continu une énergie joyeuse et désordonnée. Un chemin confortable se déroule sous les pieds, qui permet chaque fois que l'on le désire de se perdre dans des pensées intimes sans se perdre vraiment.

Au travers du minéral, de plus en plus présent, perce encore la vie ordinaire de la vallée, et dans la douceur d'un arrêt on prend encore le temps de profiter de petites choses qui n'ont rien à voir avec le monde de l'altitude.

Durant cette journée, tout est possible, tout est facile.

Vers le milieu de l'après-midi cependant, au détour d'un rocher, l'herbe se fait subitement plus rare. Un léger voile s'installe devant le soleil et la température fraîchit. Un peu plus haut Cécile est tirée de son monologue intérieur par ce changement d'ambiance qui l'a fait frissonner. Elle s'arrête, intriguée, et balance la tête de droite et de gauche, interrogeant du regard les sommets et le ciel pour écouter l'explication de ce qui se trame. C'est le premier signal : ici va prendre fin le monde d'en bas. Plus avant, on pénètre dans l'espace intermédiaire, celui-là même qui fait le lien avec le monde de l'altitude.

Ici, selon son humeur et celle du ciel, on peut se sentir en bas ou en haut.

Mais c'est la dernière fois que l'on a le choix : déjà les taches vertes de végétation s'espacent, puis disparaissent complètement, laissant place à l'univers minéral de l'éboulis. Remontant le ruisseau, dernier élément vivant dans cet environnement silencieux, le regard finit par atteindre le glacier. Les nuages gris qui abordent l'arête rocheuse lui donnent un à présent aspect sinistre.

Le nez en l'air, en évoquant les difficultés ou les passages faciles nous suivons du doigt des itinéraires réalistes ou fantasmés. Rien ne permettra d'en savoir plus avant d'y être pour de vrai.

Ce soir, nous allons pouvoir passer une dernière nuit sur l'herbe.

Le second jour de la montée vers l'altitude est important : c'est dans ces heures décisives que va se dessiner le succès ou l'échec de l'épreuve de passage. Car il y a un seuil. Le franchir projette les heureux élus au dessus des nuages, et tout devient ensuite plus simple. Le louper signifie errer longuement dans les chemins de traverse en cherchant toujours plus loin un hypothétique passage, alors qu'un doute tenace nous travaille en nous laissant penser qu'il est depuis longtemps derrière nous. A la fin, découragé, apeuré, on entame une redescente qui n'est qu'une lugubre retraite, avec la sensation d'avoir été refusé à la porte du paradis. Ce seuil n'est pas connu de beaucoup de gens, car pour l'appréhender il faut être soi-même en charge de l'itinéraire et du groupe. A ceux qui vont en montagne avec un guide il restera imperceptible, toute la tension de l'épreuve reposant sur les épaules de celui qui mène.

A l'orée de cette seconde journée de montée vers l'altitude, tout en progressant le long de cette moraine raide mais facile et rassurante, j'observe le glacis rocheux au dessus duquel apparaît le glacier. Les pentes semblent plus raides, les rochers doivent facilement partir sur cette surface lisse. Là-haut il faudra trouver un itinéraire qui empruntera les moindre aspérités du relief. Il faudra aussi trouver un accès vers le glacier...

Comme la veille, le ciel se charge de nous envoyer un second signal. La brume s'approche et nous engloutit soudain. La recherche du meilleur passage devra donc se faire en aveugle.

Dans ma marche silencieuse, je l'ai compris maintenant : le SEUIL, celui qui donne accès au monde de l'altitude, ce sera précisément LA.

Une heure passe encore, silencieuse. Progressivement, la pente de la moraine s'aplatit, puis nous voici immobiles et silencieux sur le replat. Au delà commence la traversée. D'ici, malgré la brume, elle paraît à vrai dire peu menaçante. Nous nous y engageons au jugé. De loin en loin, un souffle de vent déchire la brume et la montagne apparaît.  Je dois vite me rendre à l'évidence : nous progressons facilement et rapidement vers le glacier, dont l'abord semble des plus facile, sur ce qui ressemble fort à un chemin.

Une demi-heure plus tard, nous posons un pied triomphal sur la glace, marquant en grande pompe notre entrée officielle dans le monde de l'altitude. Je suis fier : mes compagnons n'ont pas l'air d'avoir ressenti la tension terrible de ce moment décisif, ce qui semble prouver sans équivoque mes capacités de leader maximo et mes compétences d'alpiniste de grande classe... Allez, en fait je mesure en silence ma bêtise de meneur qui construit des difficultés imaginaires et les affronte héroïquement dans la solitude de ses pensées tandis que les autres marchent tête en l'air et nez au vent, profitant simplement du paysage sans s'inventer de chimères.

Malgré tout, la suite de ma théorie semble rester valide. Une fois sur le glacier, malgré les nombreuses crevasses entremêlées, tout est plus simple. La progression devient plus homogène, le geste reste le même plusieurs heures durant.

Il y a bien là une sensation d'altitude nouvelle. La vallée a disparu sous les nuages et nous voilà quelque part ailleurs, sans plus aucun lien avec le monde d'en bas.

Bientôt, même les crevasses semblent se fatiguer de nous entourer sans cesse, et nous voilà simplement marchant au gré de nos envies sur un glacier simple.

Au loin, une excroissance rocheuse émerge de ce univers blanc. Seule émergence minérale dans la blancheur, elle nous attire irrésistiblement, nécessiteux que nous sommes d'atteindre un "quelque part", au lieu de rester posés là, au milieu de nulle part. C'est la pointe des Arcas, indique la carte.

Encore quelques centaines de mètres de dénivelé, durant lesquels ce foutu rocher semble reculer sans cesse, et nous arrivons à un col qui semble parfait pour accueillir un camp sûr, calme et confortable.

Les nuages s'ouvrent pour nous accueillir, apparaît un petit coquin qui était resté caché jusque là : le Pelvoux

Voilà, c'est sûr : cette nuit, nous allons dormir dans le monde de l'altitude.

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Dernière mise à jour : 29/10/07
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