Rêve éveillé

La montagne tranquille

Seuls dans un massif mort

 

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Cette nuit, les nuages se sont installés sur la montagne. Le bleu de la journée d'hier, si pur qu'il en était presque douloureux à contempler, n'est plus qu'un lointain souvenir. Un souffle humide a passé sur chaque pierre et déposé une mince pellicule d'eau.

Assourdie par l'épais brouillard au travers duquel nous taillons notre itinéraire, la respiration de la montagne n'est plus la même. Un étrange silence s'est installé, fait d'une note très grave, inaudible mais que l'organisme ressent jusque dans ses tréfonds.

Voilà trois jours que nous déambulons au travers de ce massif sans croiser âme qui vive. Sur le glacier du Monétier, à l'écart des sentiers battus, cela n'avait rien d'étonnant. Aujourd'hui, à l'approche du glacier Blanc, coeur touristique du massif, en toutes saisons point de convergence de caravanes hétéroclites et bruyantes d'alpinistes et de promeneurs de tous niveaux, le silence prend soudain un nouveau relief, plus inquiétant. Il n'y a pas âme qui vive. Ou sont-ils donc ? Et si, en quelques jours, un cataclysme nucléaire avait détruit le reste du monde, nous laissant seuls survivants errant dans une montagne désolée, sans espoirs de redescente sous peine de périr irradiés ?

A l'approche du refuge du glacier blanc, des mouvements furtifs attirent notre regard. Voici enfin d'autres êtres humains. Non que nous en recherchions la compagnie, bien au contraire. Mais apprendre qu'ils existent toujours est un petit soulagement. Ce sont une vingtaine de chasseurs alpins. Ils partent apprendre le maniement des crampons un peu plus haut, sur le ressaut du glacier. Nos chemins se confondent un moment, mais les quelques blagues échangées entre nos deux groupes ne suffisent pas à repousser le brouillard et laissent rapidement place à des chuchotements qui vont s'amenuisant. Derrière de lointains rochers, de sombres silhouettes que l'on n'entend déjà plus disparaissent une par une, et bientôt le silence retombe sur notre colonne fantomatique.

Le glacier apparaît au travers d'une soudaine trouée du brouillard. Il est sombre, tourmenté, dénué de toute neige. Si loin de l'étendue blanche, lisse et immaculée dont je crois conserver le souvenir de mon dernier passage, voilà 20 ans. A cette vision le sentier sur lequel nous progressons nous semble tout à coup accueillant : ici au moins le sol est ferme !

Presque à regret, il faut finalement poser le pied sur la glace et s'écarter de la rive. La glace est dure, grise, marquée en profondeur de stries noires concentrant toute la crasse de l'atmosphère et des moraines. Bientôt, les formes sont hachées, entrecoupées de crevasses aux mouvements chaotiques. Toute couleur a disparu de ce monde au contraste absolu qui ne laisse exister que le noir et le blanc. Une impression de destruction par le feu règne ici, comme si cette surface était faite d'un plastique qui aurait fondu sous l'effet d'un chalumeau géant.

Quelques heures ont passé. La sombre tempête de glace s'est progressivement transformée en un clapotis de petites crevasses se croisant en tous sens qui obligent à des détours incessants. Parfois, trompés par cette hypnotique répétition à l'infini de formes qui diffèrent et se ressemblent toutes, le regard s'égare, le sens de l'orientation s'affole, le plafond déjà si bas semble descendre encore, et les pensées s'évadent.

Me reviennent en mémoire des images de voilier au mouillage : le vent froid et humide nous glace la moëlle tandis qu'à bord d'une fragile annexe ballottée par un ressac haché et moutonneux nous pagayons pour rejoindre la côte proche qui semble ne pas approcher. Chaque vague qui nous trempe un peu plus fait grandir l'inconfort. Je me sens sur le fil d'une situation encore normale mais qui pourrait virer au scénario catastrophe si ce boudin de caoutchouc se retournait, nous projetant dans l'eau glacée.

Vers le fonds du glacier, au pied du col des écrins, la neige apparaît enfin sur la glace. Grise elle aussi, humide, pourrie. Déjà presque en eau, incapable d'apporter à ce glacier le froid dont il a besoin pour se régénérer, résister à la fonte le temps que l'hiver amène son chargement de nouvelle neige. Au dessus de nos têtes, les glaciers qui dévalent les pentes des sommets les plus fréquentés du massif sont si maigres ! Des pointes de rochers commencent à apparaître ici et là, témoins qu'il ne reste que la peaux sur les os.

Ce massif est mourant, je le sens dans mes tripes.

Dans un silence vide de toute résonance humaine nous avons monté notre camp, le lendemain nous en avons installé un autre au sommet du couloir de barre noire, le surlendemain, après un passage au Dôme des Ecrins nous avons entamé la redescente. Au bas de la pente, à l'endroit ou le glacier redevient horizontal, à travers une déchirure du brouillard tiède, nous avons aperçu, très loin sur l'autre versant du glacier, une cordée qui progressait en sens inverse. Les trois points noirs reliés par un mince fil suivaient un itinéraire étonnant, erratique, ne menant à rien. Nous les avons observés pendant une heure, reconnaissants d'avoir quelqu'un avec qui partager la majesté du lieu. Sans doute ont-ils fait de même, se demandant d'où nous venions et souriant intérieurement de la beauté de l'existence d'autres humains sur cette planète de glace fondante.

Puis, les voyant rejoindre l'un après l'autre des piquets fichés dans la glace à intervalles réguliers, et s'arrêter auprès de chacun d'eux pour y manigancer d'impénétrables opérations, nous avons cru comprendre : il s'agissait  de glaciologues venus prendre le poul du glacier, afin d'estimer la vitesse de sa fin irrémédiable et de se mettre à son chevet.

Le soir, au pré de Madame Carle, de retour dans le monde des hommes après 6 jours de solitude, en faisant du stop en direction de Vallouise, je me suis demandé pour quelles raisons ce massif était il à ce point vide qu'en une semaine pas une seule personne n'ait pris le chemin du Dôme, ni même du refuge des écrins.

La réponse à cette question ne m'a été apportée que quelques semaines après le retour, lorsque j'ai montré quelques photos à mon fils, pour essayer de lui donner envie d'aller un jour en montagne. En voyant apparaître la photo ci-dessus, prise le troisième jour depuis le col du Monêtier, au lieu d'admirer la pose virile de Christophe il s'est écrié : "Oh, regarde papa, il y a des gens sur la montagne !".

Moi, je savais bien qu'il n'y avait eu personne de toute la semaine dans cette montagne morte, mais Nils a insisté, il a dit : "Regarde, là !"

Oui, là, regarde de plus près !

Encore plus près !

Apercevoir ces deux points noirs, seuls sur cette montagne que j'avais crue vide, m'a procuré une émotion difficilement descriptible. Alors, tout n'est pas perdu, il y a encore de la vie par ici ! Cet hiver, j'en suis sûr, il neigera. Beaucoup. Comme jamais. Et les glaciers de l'Oisan vont recharger les batteries, et recommencer à grossir.

La photo des Ecrins sur laquelle apparaissent les points noirs a été prise le 13 septembre 2004. Ca serait marrant si ceux qui ont réalisé cette ascension se reconnaissaient et me faisaient signe !

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Dernière mise à jour : 29/10/07
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