Rêve éveillé

La montagne tranquille

J'irai plus jamais dormir dans la neige

 

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"J'irais plus jamais dormir dans la neige". C'est en scandant cette phrase entre deux sanglots désespérés que Nils continue à avancer face au vent glacial qui nous fouette le visage et nous aveugle à moitié.

Moi qui aime par dessus tout dormir là-haut, ne pas redescendre, j'ai l'impression d'un immense gâchis, d'avoir fait rater à mon fils l'entrée dans ce monte merveilleux, d'avoir réduit à nant, et pour longtemps, les premiers signes d'intérêt qu'il a commencé à y porter depuis quelques mois.

Mais surtout, pour le moment, j'ai peur.

Je croyais pourtant avoir tout prévu, tout préparé pour que l'aventure ne soit faite que de plaisir. Une météo excellente, un matériel bien chaud, des livres, de quoi préparer à Manon et Nils un bon repas chaud avec de choses qu'ils aiment... une marche courte, dans un endroit bien connu (l'un des sommets du Mont Lozère)...

Et c'est vrai que tout avait bien commencé. Pas un souffle d'air en sortant de la voiture.

Les enfants enthousiastes qui partent en courant dans la neige, se jouant du sac à dos pourtant d'un bon volume.

La montée tranquille et facile au soleil couchant.

On avait choisi ensemble un coin qui nous plaisait à tous, plat, recouvert d'une épaisse couche de neige dans laquelle Nils et Manon s'étaient précipités pour fabriquer un igloo pendant que je montais la tente.

Au coucher du soleil on s'était tous mis au chaud, dans notre douillette montagne de duvets et de couettes.

Après avoir bien mangé Manon et Nils avaient longuement joué avec la buée qui oscillait en bloc dans la tente lorsque l'on remuait la toile, donnant une impression de monde vacillant.

Bientôt de la glace avait commencé à apparaître sur les parois (il faisait -20° dehors), nouvelle source d'amusements...

Il y avait eu beaucoup de rires et de joie.

Dans le silence de la tente, une fois mes deux petits diables endormis, déjà je pensais que c'était gagné, qu'ils étaient conquis...

Quelques heures plus tard, un élément nouveau, imprévu, était apparu : le vent s'était levé, puis j'avais bientôt reconnu le bruit caractéristique du grésil qui tombe sur la toile de tente. Je n'étais pas bien inquiet : on était si proche de la route, de la voiture... un petit kilomètre de descente en longeant la lisère de la forêt, pas moyen de se perdre, 10 minutes au pas de course et on y serait. Pas inquiet, mais embêté : un voile sur le déroulement idéal de cette première expérience... et puis... quand même, un questionnement qui commence à m'occuper l'esprit : et si ça n'était pas si facile que ça ? Me reviennent des souvenirs de fuite dans le mauvais temps... et ce sont de mauvais souvenirs. Comment des enfants vont-ils prendre ça ?

Comme toujours, la réapparition du jour avait chassé ces sombres pensées. Après tout la situation n'était pas si terrible. Une quinzaine de centimètres de neige fraîche, un brouillard au travers duquel la vue porte à plusieurs centaines de mètres. Petit dej' rapide, démontage de la tente en laissant les enfants à l'intérieur jusqu'à la dernière seconde... pour l'instant ils gardent le moral.

Nous voilà partis.

A 200 mètres du camp, la lisière de la forêt fait un coude vers l'est. Nous débouchons en plein vent. Il est très fort, exactement face à nous. Et glacial. Je connais bien cette sensation : le visage et les extrémités se refroidissent très vite, puis rapidement deviennent douloureux. Il n'y a pas à tergiverser dans ce cas de figure : il faut actionner, marcher à pas forcés, et se mettre à l'abri quand on s'immobilise. Ce ne sont jamais des moments agréables, mais rien de plus...

Seulement, là je suis avec des enfants. Qui n'ont jamais connu ça. Inattentif, pensant qu'ils me suivent, je pas devant. Je les entends dire qu'il fait froid, que ça fait mal, je les encourage encore gaiement : "Allez, on avance, vite". 20 secondes plus tard, je me retourne pour surveiller leur avancée et je comprends mon erreur. Manon est assise dans la neige, se tenant les yeux. Nils erre au hasard, la manche sur le visage, et il appelle.

En une seconde mon état d'esprit bascule. Ils sont en difficulté. Il fait tellement froid qu'une telle attitude va rapidement les mettre en danger. Mon sang ne fait qu'un tour. Je remonte à la course, je les prends par la main, les encourage. Ils pleurent. Je me fâche, j'essaie de les réchauffer, je les encourage à nouveau. Je suis perdu, désemparé. Des images de mort m'effleurent. Je ne sais pas comment réagir. Finalement, on décide de se donner la main tous les 3. Ils avancent en aveugles, en se protégeant le visage. Ils sentent qu'il faut aller très vite. Accélèrent le pas. Tout en continuant à pleurer. Mais ils sont acteurs, ils ne se laissent plus faire.

Voilà la route, la voiture... prise dans une congère, heureusement petite, que je déblaie facilement avec la pelle à neige, pendant que les enfants se calment à l'intérieur dans leurs duvets... Je travaille avec hargne, furieux contre moi-même. Je sens encore dans mes membres l'effet de l'adrénaline qui m'a secoué.

C'est un sacré avertissement.

Sur la route du retour, tout près de là, le soleil réapparaît. L'habitacle de la voiture chauffe au soleil du matin, la vie revient.

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Dernière mise à jour : 04/11/08
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