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Privilège du camping, pour atteindre le sommet des
Rouies nous n'avons quitté les tentes que vers 6h30 du matin : le
camp étant posé à 3000 mètres, il ne nous reste guère plus de 500
mètres de dénivelé à parcourir, autant dire rien. Nous avons du coup
eu droit à une sorte de grasse matinée royale pour un alpiniste
ordinaire. Les autres ascensionnistes des Rouies ont, eux, quitté le
refuge du Pigeonnier vers 4h30 ce matin.
Vers 9 heures, nous émergeons sur le plateau. Au loin, de longues
files de points noirs marquent la voie normale, que notre itinéraire
rejoint juste avant la dernière montée. Il y a foule. "Papa, regarde
tous ces gens, là-bas !". Nils n'en revient pas. Nous n'avons croisé
personne depuis 3 jours ! |
| Pour tous ces gens, c'est l'heure de la redescente :
ils doivent regagner la vallée le plus tôt possible dans la journée
pour profiter d'une neige pas trop molle. Nous n'avons pas cette
contrainte car à la descente notre camp n'est guère à plus d'une heure.
Nous allons donc croiser les dernières cordées descendantes et nous
trouver seul sur le sommet déserté. A l'approche de la croisée des
chemins, un mauvais pressentiment m'envahit. Toute notre troupe va
décordée, les enfants marchent devant en tee-shirt. Non que je
m'inquiète pour notre sécurité, l'aspect du glacier me semble
permettre cette manière de progresser tout à fait cool... Non, je
crains le regard des gens que nous allons croiser.
Une première cordée de deux personnes approche. Le meneur nous
observe attentivement. Soudain, il se penche vers son compagnon :
"Alors là, c'est branleur de chez branleur !". A t'il volontairement
haussé le ton pour qu'on puisse entendre ou souhaitait-il juste
s'adresser à son coéquipier ? Je ne le saurais jamais. Ce que je
sais par contre, c'est qu'une petite boule de souffrance est venue
se former au creux de mon ventre. Bon sang, que ça fait mal de
se sentir dénigré. |
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| Est-ce que ma petite troupe était en
danger ? Pourquoi pas, après tout. L'erreur est humaine, j'en ai
fait beaucoup, et j'en ferai d'autres. Y avait-il quelque chose de
provocant dans notre accoutrement ? Il y a en tout cas quelque chose
qui a déplu à cet homme. J'y réfléchirai. Mais comme j'aimerai que
la communication soit plus directe et sereine avec mes frères
humains. Toute proche, une seconde cordée franchit à la descente
la rimaye de la pente sommitale et prend pied sur le plateau. C'est
un guide avec 3 clients. Escaladant le bas-côté, ils laissent la
trace libre pour nous permettre de passer et nous observent avec
intérêt. "Hé, il a quel âge ce petit bonhomme ?"... "Et vous arrivez
d'où comme ça ?"... "Bravo mon p'tit gars". Nils esquisse un léger
sourire, redresse fièrement le torse et continue à progresser comme
si de rien n'était. Pour la première fois depuis la vallée, il
comprend qu'il vit une aventure peu courante à son âge.
Le guide garde le silence. Passant à côté de lui, je lui jette un
regard plein d'appréhension. Il me sourit à son tour. "C'est
vraiment super d'amener un enfant ici, c'est un sacré cadeau que
vous lui faites !". Le ton est amical... S'il me trouve imprudent,
il n'en laisse rien paraître.
La boule se dissout instantanément. Merci à toi pour ces quelques
mots.
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