Rêve éveillé

La montagne tranquille

2e jour

 

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Oh, pour sûr le trajet prévu pour cette première journée avait bien pris en compte le petit nombre d'heures dont nous disposions avant la nuit. Il s'agissait de rejoindre un minuscule refuge de 6 places situé sur une barre rocheuse à environ 3 km de la station du téléphérique. 3 km de faux plat et de pente douce, avec apparemment très peu de crevasses... Oui mais voila, tout allait de travers. Les fixations réglées à la va-vite au magasin de Chamonix s'ouvraient insidieusement au moindre virage, je perdais mon gant dans une crevasse pas plus tard que 10 mn après le départ, l'une des peaux de phoque de Pascal se décollait fréquemment et finit rapidement par disparaître complètement dans le tréfond de cette poudreuse au sein de laquelle il valait mieux ne pas tomber sous peine de rester enseveli, suffoquant, attendant une main secourable.

Rien de très grave, au fond, non, juste de quoi rendre la progression très, très lente. Peu à peu la nuit s'approchait, peu à peu les nuages s'approchaient. La barre rocheuse censée porter le refuge, quant à elle, n'approchait pas beaucoup, justement. Quand tout à coup nous nous retrouvâmes enveloppés par ce nuage qui nous tournait autour depuis si longtemps, nous n'y étions pas encore. La dernière heure se fit à la boussole, et lorsqu'enfin nous butâmes sur le rocher il faisait sombre.

Les cartes suisses ont cette particularité (du moins à l'époque) d'être au 50.000è, dont assez peu précises par rapport à nos 25.000è françaises. Nous étions donc tout à fait incapables de dire si le refuge recherché se trouvait au sommet de la barre, à son pieds, vers la droite ou vers la gauche. Plusieurs tentatives pour le trouver échouèrent lamentablement et il fallut nous rendre à l'évidence : on allait dormir là. Le pied de la barre n'était d'ailleurs pas un mauvais endroit en soi : le rocher surplombant nous protégeait des chutes de neige et autres cailloux, une grosse congère en forme de banane dressée devant nous ébauchait un solide mur contre le vent... Seulement, nous n'étions guère équipés pour une telle nuit. Nos duvets étaient conçus pour -5, pas pour les -25 ou -30 qu'il allait faire (à 3600 m à Noël c'est une température ordinaire). Il y a toujours un moment très désagréable à passer lorsqu'on fait le constat qu'on est sorti du bon scénario et qu'on entre en galère : les pires idées tournoient alors dans les esprits, et on reste là à contempler la tourmente qui nous gèle les moustaches en se disant que ce n'est pas possible, que c'est un mauvais rêve, qu'on va se réveiller au chaud dans sa couette...

A vrai dire nous battîmes des pieds un long, long moment (peut-être 2 heures) avant de nous décider à faire de cet endroit notre chambre à coucher. Alors, frénétiquement, nous avons creusé, au piolet, au pied, à la main, jusqu'à aménager  un minuscule déduit dans la congère. 3 d'entre nous s'y sont entassés, les mieux équipés sont restés dehors. Mireille et pascal ont superposé leurs deux duvets et s'y sont enfilés de force tous les deux. Chaud, mais serré ! Serré, mais chaud ! Durant notre labeur le vent était tout à fait tombé. Lorsque quelqu'un planta une bougie dans le sommet de la congère, sa  flamme monta tout droit sans vaciller, donnant à notre campement de fortune des allures de chapelle au calme respectable et serein. Et de fait, la nuit se passa sans mauvais tourments.

Il y a un Dieu pour les alpinistes imprudents. Un grand soleil radieux nous réveilla. Pas un nuage, pas un souffle de vent. La bougie brûlait encore, économisée par la faible teneur en oxygène régnant à cette altitude. Déjà de l'eau de fonte coulait le long du rocher, annonçant une journée estivale au sein de cet univers d'hiver. La vue portait à des centaines de kilomètres et un enthousiasme débordant balaya en un clin d'oeil les inquiétudes de la veille. Cette fois on y était, on allait faire une balade fantastique.


Notre chère crevasse (au réveil !)

Pendant que tout le monde déjeune, Pascal et moi on prospecte les alentours pour trouver ce refuge. Comble de l'ironie, il se trouvait exactement à la verticale de notre bivouac. Pour l'atteindre la veille il aurait fallu virer beaucoup plus à gauche et monter progressivement pour passer au dessus de la barre, puis revenir sur la droite. Ca n'aurait même pas allongé la distance à parcourir, seulement voila, ce n'est pas ce qu'on a fait ! On redescend, enthousiastes, chercher les autres. 

On quitte sans regret la crevasse pour monter au refuge
Tout le monde se hisse au sommet pour voir l'adorable petite boite hémicylindrique que constitue le refuge. Ces Suisses sont uniques : là-dedans tout est nickel, propre et en ordre. 6 couchettes superposées, avec des matelas moëlleux... ça fait si envie.
Chacun s'allonge 3 mn pour voir un peu ce que ça fait, pour prendre des forces et partir dans la foulée... Il fait si bon ici, c'est si agréable ! 2 mn plus tard, tout le monde dort à poings fermés, et c'est en dormant que nous passons glorieusement cette seconde journée de nos aventures suisses. Il n'y a rien d'autre à dire, si ce n'est que c'est à cette occasion que nous avons fait l'intéressante expérience de manger des aliments surgelés par le froid de la nuit précédente. Avec de l'orange, c'est vraiment délicieux : on retrouve le goût des oranges givrées, et même lorsqu'il fait froid ça passe très bien. Par contre le camembert givré c'est immangeable je ne le conseillerai pas à mon pire ennemi.

Je réussis à m'extirper de ma couchette vers le milieu de l'après midi et décide de valoriser ma journée en montant tout droit au dessus du refuge pour atteindre le sommet qui est là, un sommet d'à peine plus de 4000m. Ca ne fait que 400m de dénivelé, les mains dans les poches, c'est comme si c'était fait. Je monte avec détermination, fier d'avance de pouvoir réveiller l'équipe en frimant de mon ascension éclair. Mais bientôt mes pas se font plus lents, mon coeur s'emballe, ma tête cogne... Je me retourne, contemple la vue à couper le souffle, je regarde vers le haut pour évaluer ce qu'il me reste à parcourir, mais putain pourquoi ça n'approche pas ? La mort dans l'âme je redescends vers la cabane. C'est ainsi que j'ai raté le seul sommet que j'aurais pu faire durant cette virée.

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Dernière mise à jour : 04/11/08
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