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... là, ya plus de photos, évidemment c'est la nuit ! Et on avait la tête franchement ailleurs ! Enfin la pente se fait moins forte, les crevasses s'estompent. Il fait maintenant tout à fait nuit mais le ciel est clair, et comble de chance (si l'on peut dire) la lune est pleine. On y voit suffisamment pour avancer. Yves passe devant et prend la position du skieur en action. Plusieurs secondes passent, et rien ne se passe : il reste immobile, planté là. "hé, Yves - quoi - t'avance ? -... - t'avance ou quoi - ben, j'avance !" Mais non, il n'avançait pas. Dans cette obscurité, sur une neige uniforme, sans points de repères, Yves a l'impression de nous emmener à bon train vers le salut, mais il est désespérément immobile. Je le vois qui plante précautionneusement un bâton dans la neige pour évaluer sa vitesse. D'abord incrédule, il se rend enfin à l'évidence : "ben, c'est vrai que j'avance pas, ma parole" Tout le monde rit de bon coeur, chassant momentanément l'inquiétude des esprits. La fin de la descente du glacier fût longue, longue. Plusieurs zones crevassées se succédèrent, interminables et inquiétantes, mais nous finîmes par arriver sur le glacier inférieur, à peu près horizontal et dépourvu de crevasses. Il restait à le remonter sur plusieurs kilomètres pour atteindre le refuge. A vrai dire nous connaissions la direction générale mais de là a le situer précisément dans ces vastes chaos rocheux que nous apercevions au loin ! Nous commençons à avancer silencieusement dans le noir, en une cordée bien droite, bien tranquille. Conscients d'être sortis des difficultés, chacun est à présent plus serein et prend son mal en patience. Il devait pourtant être écrit que nos aventures ne se termineraient pas ainsi. Un bruit sourd retentit dans la montagne à notre droite. Un hélicoptère approche, encore éloigné au delà de la crête de Castor et Pollux dont nous arrivons. Il jaillit soudain au dessus du col à plusieurs kilomètres de nous et allume un puissant projecteur qu'il braque sur le sol à la recherche manifeste de quelque chose ou de quelqu'un. Immédiatement j'imagine qu'il nous cherche, et pourtant cela semble impossible : personne ne sait que nous sommes là ! La haut l'hélico a fini par trouver notre trace : il dévale la montagne, relié au sol par le pinceau de lumière qui suit avec assurance notre cheminement tortueux au travers des champs de crevasses. Implacablement il s'approche. Je m'affole : s'il vient nous chercher, il va falloir payer ! Vite, il faut lui dire qu'on n'a pas besoin d'aide. Je cris à la cordée : "levez le bras droit, tout le monde". Bras droit levé, ça veut dire : "pas besoin de secours". L'hélico est maintenant au dessus de nous, le bruit est énorme, il se répercute sur les parois environnantes. Nous voilà au centre du halo de lumière, tels des fuyards pris au piège. Implacablement, ne tenant pas compte de nos signaux, il se pose dans une tempête de neige tourbillonnante à quelques mètres de nous. Hé bien voilà, je ne pensais pas que ça m'arriverai un jour, mais je suis secouru par hélico en montagne ! Contre mon gré, et pourtant un sentiment de soulagement m'envahit : ça va être si facile, tout à coup, de se laisser emmener, de retrouver la sécurité de la vallée, après ces moments de froid et de noir... - Bonjour, nous lance avec son charmant accent suisse un type qui descend de l'hélico avec son casque anti-bruit en moumoute sur les oreilles, vous n'auriez pas aperçu une cordée. Je suis surpris, et même franchement interloqué... Non seulement il ne manifeste aucune surprise apparente à nous voir là, dans la nuit, mais en plus ce n'est pas du tout à nous qu'il s'intéresse. Ma parole, il ne réalise pas que nous sommes en perdition ? A l'article de la mort ? - heu... non, on n'a vu personne depuis 2 jours ! - Ah, bon. Et vous, ça va bien ? Mais non, ma parole, je ne peux pas. Je n'arrive pas à baisser la garde, à jouer le vaincu, le faible. Avouer que je suis dépassé, c'est brusquement au dessus de mes forces. Je prends un ton faussement détaché et réponds, en faisant traîner mes mots comme si tout ça était d'un ennui fini - Oui, oui, ça va, on va au refuge du mont Rose... Boah ! Il ne doit plus être très loin ! - Drôle d'heure pour une montée en refuge ! Il est par là-bas, dans les rochers. Bon, allez, bonne rando. Salut ! Et voilà t'y pas que tranquillement le gars remonte dans l'hélico, met les gaz à fonds et dans un vacarme de tous les diables décolle en nous faisant un dernier signe de la main. Mais ma parole, il ne nous secoure pas ! Voilà que ce type ne nous propose même pas de nous emmener, quelle inhospitalité ! Et d'abord, qu'est-ce qui lui disait qu'on n'était pas en danger ? Est-ce que je ne viens pas de faire la grande erreur de ma vie, celle de ma mort ? Le bruit s'estompe. Nous voici seuls dans le noir, à suivre des yeux la silhouette de l'hélico qui s'éloigne. Tout à coup, allume son projecteur et projette deux flash sur le flanc du Mont Rose : mais oui, c'est ça, il nous indique le refuge : cette tache noire que l'on aperçoit là, c'est bien lui. Ah, ces suisses, quand même, quels chics types ! Tout est simple, maintenant... Qui a pu penser qu'on était en difficulté ? 2 heures plus tard nous dormons à poings fermés dans un refuge surchauffé. Le lendemain, le temps est radieux. Tous les cinq debout dans la neige, nous contemplons la montagne. Sa beauté si pure qui nous serre le coeur. Comment croire que c'est dans ces mêmes espaces que nous avons vécu toute cette aventure. Submergés d'émotion, nous nous étreignons longuement. Plus personne ne parle de monter au Mont Rose. Trop de peurs, trop de fatigue, nuits dans la neige. Nous entamons une traversée sans histoire vers Zermatt, et rejoignons les premières pistes de ski. Crasseux et puants, chargés comme des mulets, habillés de brics et de brocs, nous atterrissons sur une autre planète. Des êtres filiformes et multicolores montés sur ressorts fusent de tous côtés, nous évitant dans des hurlements de joie incompréhensibles. Nous revenons de si loin...
A quelques mètres de nous, un homme observe en silence notre réintégration du monde civilisé. Chemise de laine rouge à carreaux, pantalon cotelé, lunettes de glacier. Visage large et barbu, tout respire chez lui la force tranquille, le gars qui s'y connaît et à qui on ne la fait pas. Il nous salue, nous questionne sur notre ballade. Nous récapitulons du doigt tendu l'itinéraire que nous avons suivi les jours précédents. Sans manifester d'émotion apparente, il reste un moment silencieux à contempler la montagne enneigée. Au bout d'un long moment, il s'exclame enfin : "Ah, vous êtes passés par là ? Bien ! On est contents de vous revoir, mais... ne recommencez pas !"
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