| 6 heures du matin, dans les rues encore sombres de Huaraz. Le car s'éloigne
sur l'avenue, nous laissant seuls dans le petit matin glauque. L'air est glacial, nous
sommes à 3000 mètres d'altitude un 15 juillet, c'est l'hiver. Sur le trottoir,
250 kilos de matériel s'entassent pêle-mêle, déchargés à la va-vite par un
conducteur pressé d'aller se coucher après une nuit blanche. Brusquement, la
tête me tourne. La fatigue, la nuit passée sur un fauteuil
inconfortable, le dépaysement, l'air cristallin et déjà rare de
l'altitude... Qu'est ce que je fais là, bon Dieu... tout cela est
tellement... différent ! Dans mes rêves de petit français, tout
devait être simple, j'allais être comme un poisson dans l'eau...
Mais ce pays est VRAIMENT différent. Il faut tout apprendre. La langue, la
manière de penser et de fonctionner des différentes ethnies, la manière de faire
du commerce. Malgré tout, quel soulagement d'être enfin arrivés. Ce trottoir
crasseux, nous l'avons rêvé, phantasmé, il est l'aboutissement d'une odyssée de
presque deux ans et demi, et jusqu'à hier nous avons cru ne jamais y arriver.
A l'arrivée à Lima tout a mal commencé. Dès l'atterrissage nos fameux
250 kilos de matériel ont immédiatement disparu dans les méandres de
l'administration corrompue des douanes. Incapables d'aligner un seul mot
d'espagnol, nous avons été pris en charge par une jolie métisse francophone
croisée dans l'avion, qui nous a appris une seule phrase, indispensable selon
elle : "No me molestes por favor " (Ne m'embête pas s'il te plaît). Elle
nous a longuement expliqué que c'est comme ça qu'il fallait parler aux indiens
qui ne manqueraient pas de nous sauter dessus à l'arrivé. Consternation de notre
part à la découverte de ce petit racisme ordinaire qui fait parler comme un
enfant à ceux qu'on estime gentiment inférieurs.
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10 jours passèrent en allers-retours centre-ville / aéroport, aéroport -
centre ville. 10 jours à essayer de comprendre, à rencontrer des gens qui nous
envoient vers d'autres gens, qui expliquent qu'il y a grève, ou que tout est
perdu... 10 jours à étudier le dictionnaire français-espagnol comme un forcené,
pour enfin pouvoir se débrouiller. |
| 10 jours de rencontres et de découverte, aussi, et déjà. Un groupe d'étudiants joue de la
musique des andes chaque après midi sur la Plaza de Armas. Cette musique m'est
familière depuis que j'ai 7 ans, et j'ai vite fait de m'acoquiner avec eux. Me
voilà à faire la manche sur le trottoir... Le contact est chaleureux, la musique
est une fantastique porte d'entrée pour se faire accepter, et au bout de
quelques jours nous tout le monde nous connaît sur la Plaza de Armas, des
cireurs de chaussures (qui veulent cirer 3 fois par jour nos tennis en toile) aux militaires en faction près de la fontaine. |
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La
rencontre se fait, et déjà je sens que ce voyage va être chargé de beaucoup
d'autres choses que de la seule haute-montagne... si haute montagne il y a, c'est à
dire si nous arrivons à récupérer
notre matériel ! |
| Un jour, un quelconque fonctionnaire des douanes estime qu'il nous a assez fait mariner. A
notre arrivée à l'aéroport, il nous convoque dans son bureau et nous explique
que les bagages ont été retrouvés, que la grève est finie, que tout va bien pour
nous. Mais... mais il faut juste payer les droits de douane. Soulagés, Pascal et
moi on s'enquiert gentiment du montant de ces fameux droits. Sans se démonter le
douanier nous annonce la somme de 1000 dollars. Vous comprenez, c'est les
cartouches de gaz, c'est un produit particulier, très particulier, il n'y a pas
ça ici, vous comprenez, c'est 1000 dollars. Un vrai coup de coeur nous submerge, Pascal et moi. Bordel de M... ces
cartouches de gaz "pro" (avec du propane, pour ne pas geler en
altitude) nous ont été
offertes par camping gaz suite à une opération de séduction longue et pénible, elles ne nous ont rien coûté, et d'ailleurs on
n'aurait pas pu les payer, et 1000 dollars c'est la totalité de ce qu'on a pour
vivre 2 mois à 2, et merde, et bordel, qu'est-ce-que c'est que ce bordel. Là, on est vraiment dépassés. On a 20 ans, on ne connaît rien à la vie, on
accuse le coup. C'est ce qui nous sauve. On se concerte à voix basse dans un coin du
bureau du fonctionnaire qui nous épie, l'air surpris de notre
réaction. Dégoûtés, on décide... d'abandonner les cartouches. Une
fois à Huaraz, on trouvera bien
à en acheter à des alpinistes sur le départ.. et puis de toute façon on n'a pas
d'autre solution. On revient vers le bureau du directeur, et on lui annonce
qu'on part sans les cartouches. Notre ton d'une sincérité absolue le déconcerte,
il ouvre des billes grandes comme ça. Il a l'habitude d'avoir en face de lui des
responsables d'agences de voyage, qui vocifèrent, bataillent, font des
contre-propositions, négocient... et là, voilà-t-y pas que les deux petits
français s'en vont, en lui laissant sur les bras des cartouches de gaz dont il
n'a absolument rien à foutre.
Attendez, qu'il dit, je vérifie. Il brasse quelques papiers, fait des mines
pénétrées, réfléchit, puis annonce "En fait, avec 50 dollars ça devrait
suffire".
Devant l'aéroport, avant d'embarquer tout ça dans un camion, nous sortons les
fameuses cartouches de leur emballage de bois, fabriqué sur mesure à Paris avant
le départ pour que la compagnie aérienne accepte de les mettre dans ses soutes
(encore toute une aventure). Une foule de gens s'approche soudain. Pour une
raison qui m'échappe, il sont très intéressés par les caisses en bois,
auxquelles ils voient sans doute une utilité particulière... Il y a de
l'excitation, puis bientôt de la tension dans l'air : tout le monde veut les
boites, mais pour le moment personne n'ose les prendre car nous sommes encore en
train de déballer, et notre légitimité de propriétaires reste entière. Soudain, l'un d'eux nous
tend un billet : "pour tout ça", dit il en montrant 5 boites. Aussitôt, une nuée
de bras se tendent avec des billets : "Pour 3", "J'en veux 5"... nous voici au
coeur d'une vente aux enchères improvisée sur le trottoir... La mauvaise
conscience du riche qui vent aux pauvres n'est pas loin... Mais les sous sont
tout de même les bienvenus.
Adieu Lima, en route pour Huaraz.
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