Rêve éveillé

La montagne tranquille

Acclimatation

 

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Un jour vient où il faut y aller. Les rues de Huaraz ont été arpentées en tous sens, les renseignements ont été pris et repris sur 10 ascensions possibles dans les environs, bien plus que le mois et demi que nous avons devant nous ne nous permettra d'en faire, l'acclimatation est bien engagée grâce à quelques randos dans la cordillère noire...

Il y a, à ce moment, une sorte de retenue, un quelque chose qui empêche de se lancer. La haute montagne est là, étincelante, visible de partout. Sa vision nous fait battre le coeur, mais nous fait peur, aussi. Nous sommes seuls, nous sommes jeunes et inexpérimentés... prendre la décision d'y aller est difficile. Une fois engagés, personne ne s'occupera de nous, personne ne viendra nous chercher si nous avons un problème. Et ces cartes au 100.000 ème, levées en 1939, aussi précises que des dépliants autoroutiers, sur lesquelles chaque géant apparaît comme un vague pâté sans détails. Nous n'avons rien de sérieux en main pour nous lancer. Quelle aventure débile... et excitante !

Afin de ne pas nous lancer dans de trop vastes aventures, nous décidons de commencer par explorer la vallée qui s'ouvre au plus proche de Huaraz.. La "quebrada quilcayhuanca", dit la carte. Pas de route, pas de piste : un départ direct, à pieds, de Huaraz. Ca fait moins expédition, et plus balade. Ca n'engage à rien.

Nous voici traversant à pieds les ultimes faubourgs de Huaraz avec nos sacs à dos hauts comme des montagnes. Ici, plus aucun métis. Ce sont des indiens partout, la pommette haute, le cheveu noir et raide, le regard interrogateur. Des mamitas en jupons superposés nous observent en riant pendant que les enfants s'éclaboussent dans le caniveau. Après la dernière maisonnette d'adobe, la ville laisse soudain place à la montagne. Pas la haute, encore, mais une montagne forte, vaste, ample et vide. Des alpages entrecoupés d'une végétation rare et inconnue de nous. De loin en loin, un berger indien nous observe sans bouger.

Sur la droite, s'ouvre la gueule de notre vallée. Elle est rectiligne, ses versants sont constitués de barres rocheuses d'un abrupt terrifiant, sur plusieurs centaines de mètres de dénivelé. Une vallée en "U" typique, signe que les glaciers ont fait leur travail ici lors des périodes glaciaires. Au seuil de la vallée, nous nous arrêtons un moment : elle est IMMENSE. Plus de 30 km de ligne droite, nous dit la carte. Puis un embranchement en Y, après on verra... c'est ici que l'aventure commence vraiment.

Toute la journée, les condors tournent au dessus de nous, à la limite supérieure de la falaise... Ils sont toujours là. Sont-ce les mêmes qui suivent notre progression, ou des individus différents qui se relaient, ce qui n'est guère plus rassurant ?

Malgré l'altitude déjà élevée, le fonds de vallée, qui est plat et tranquille, présente de nombreuses traces de vie et de pastoralisme. Des murets, un chemin, des enclos... mais plus personne ne se montre.

Les dizaines de kilomètres sont lentement avalées. Nos yeux restent rivés sur le sommet qui marque la confluence des deux vallées secondaires, au bout de la ligne droite. Un sommet de 5513 m auquel les cartographes n'ont même pas pris la peine de donner un nom... Il est pourtant si haut à nos yeux de jeunes voyageurs. La face sud est totalement recouverte de glaciers, tandis que la face nord-ouest est rocheuse, sombre et inquiétante. Au sommet de l'arête qui les sépare, un feston de corniches colossales ondoie tranquillement vers le sommet. Je n'arrive pas à m'imaginer parvenant au sommet d'une telle énormité. On a été inconscients, on va revenir chez nous et oublier tout ça...

Nous n'avons pas de projet précis. Cette première sortie est pour nous une balade d'acclimatation, et nous avons quitté Huaraz en décidant de choisir notre objectif "à vue", une fois sur place. Vers 4100 m d'altitude, nous voilà au carrefour de deux vallées secondaires. A gauche, la quebrada Tullpajaru, à droite la quebrada Cayesh. Vingt ans après, impossible de me rappeler comment le choix s'est fait entre les deux. Toujours est-il que nous sommes partis vers la gauche. Sans doute nous campons quelque part. Encore une petite dizaine de kilomètres à avaler, et nous commençons à progresser le long du versant est d'une petite montagne enneigée qui semble à notre portée : l'Atunmontepuncu, à 5415 m. Ces noms sont incroyables.

Après à peine quelques dizaines de mètres de progression vers le haut, commence à émerger, au dessus de la maigre forêt qui couvre une arête basse en face de nous, une sorte de gâteau de crème chantilly, fantastique équilibre de blancheur entassée en circonvolutions complexes et fragiles. L'air est frais et immobile, le silence est presque total, à peine égratigné par le cris lointain d'un condor des Andes qui tourne... Enorme, écrasant, le premier 6000 qu'il nous ait été donné de voir de près se dévoile à nos yeux incrédules. C'est le choc.

Après une telle vision, le reste de la balade est bien pauvre. Autre nuit quelque part vers 5000. Réveil avec le mal vissé au crâne. Acclimatation encore insuffisante. Démarrage dans le petit matin glauque. Remontée à vue d'un éboulis interminable, arrivée au pied d'un vieux glacier poussiéreux, premier chaussage de crampons, mais le coeur n'y est pas. L'échec est déjà dans l'air.

Arrivée à une selle enneigée. Au travers de l'ouverture apparaît furtivement le sommet convoité, sans doute pas à plus de 150 mètres de dénivelé. Mais c'est fini, les forces et la volonté sont parties, envolées, anéanties.

Première leçon de très haute montagne.

 

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Dernière mise à jour : 04/11/08
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