Rêve éveillé

La montagne tranquille

Echecs en série

 

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Des échecs... mon Dieu, oui, il y en eut... beaucoup plus que de réussites ! Le premier mois de notre présence en Cordillère Blanche n'a été, pour ainsi dire, qu'une longue succession de ratés.

Les départs de Huaraz en camion, les pistes poussiéreuses, les interminables approches. Les camps de base, les soirées à observer la montagne en essayant de deviner le détail de l'itinéraire du lendemain. Les folles espérances. Les nuits agitées, les réveils avec le ventre tremblotant, les départs incertains dans la nuit, les errances entre les crevasses, les maux de tête, les nausées, la volonté anéantie... Le cul qui tombe dans la neige, le monologue intérieur, puis l'évidence : c'est raté. On n'est pas prêt. Pas assez acclimaté. Pas en forme.

Les échecs se suivent mais ne se ressemblent pas totalement.

Au Chopicalqui (6100), nous sommes sur un grand classique. L'un des sommets les plus fréquentés du massif : une à deux cordées chaque jour. Le camp de base est situé à 3800 m, aux ultra célèbres lagunas de Llanganuco, et sert également de point de départ pour le Pisco (5800 m), LA course d'acclimatation du coin (Pascal y est monté la veille pendant que je suis resté blanc comme un linge au fonds de mon duvet. Voilà au moins un sommet pour lui, le dernier avant longtemps).
Nous montons un autre camp vers 5000 mètres, au sommet de la plus interminable langue glaciaire qu'il m'ait été donné de remonter de tout ma vie d'alpiniste. Je pense en frémissant aux himalayistes qui se fadent des glaciers de 100 kilomètres de long ! De ce camp nous lancerons deux tentatives successives. Tout nous impressionne. Dès qu'on y pose le pied, le glacier émet des craquements tonitruants qui nous font à moitié chier dans nos frocs. Je pisse sur un pont de neige et j'aperçois la vallée au travers du trou fumant. Au loin, le Huandoy, sommet mythique, nous présente sa tête trifide. Rien que pour ça, ça vaut le déplacement. Abandon à 5800. Retour à Huaraz.

Il y eut ensuite le Ranrapalca. 6162 m.  
Celui-là, il est visible de Huaraz, tout proche, et nous nargue depuis plusieurs semaines. La remontée de la vallée est longue et fastidieuse. Une petite famille de hollandais partant pour une excursion de la journée passe en 4x4 et nous prend en stop. Le sommet se rapproche, devient impressionnant. La petite fille demande "Par ou allez-vous monter ?". Je fais mon fier, au hasard je réponds : "Par l'arête de droite, là !". Une arête vertigineuse, certainement pas celle que nous suivrons, mais c'est la seule qui soit visible de la piste. Pascal me lance un regard consterné : "Qu'est-ce que tu raconte, t'es pas fou ou quoi !"

Au bout de la piste, la petite me lance un regard clair et profond :

- Comment tu t'appelles ? Marco ! Et lui ? Pascual !

- Au revoir, Marco i Pascual, bonne chance !

Elle est craquante, mon coeur se serre d'un mélange de bonheur de l'avoir connue et de regret de la quitter. Nous nous éloignons vers le glacier.

Sans se poser de questions, nous prenons pied sur la langue glaciaire et nous dirigeons vers la chute de séracs visible au loin. Le moral est au beau fixe, rien ne peut nous résister. Nous fonçons dans le tas. 4 heures plus tard, nous redescendons la queue basse : c'est un dédale d'une fragilité affolante, qui craque de partout et nous laisse soudain au sommet de ponts de glace d'une minceur qui fait tourner la tête.

D'un simple regard, nous comprenons finalement qu'un sentier monte tranquillement sur le rebord de la chute de séracs et prend pied sur le replat supérieur du glacier, au delà des difficultés. Notre imbécilité nous stupéfait.

Un couloir raide, un replat, on pose le camp.
Le lendemain matin, à quelques mètres de la tente, nous tombons sur un incroyable passage : de la neige glaciale et impossible à agglomérer s'est accumulée sur une hauteur de plusieurs mètres. Il serait possible de s'y noyer. Chaque pas demande de longues minutes de travail : ramener la neige sous ses jambes à grandes brassées, la tasser longuement à grands coups de chaussure, en ramener encore, recommencer, puis, prudemment, poser le pieds sur cette sorte de plate-forme, s'y dresser tout doucement en espérant qu'elle va résister. Si c'est le cas, recommencer 30 centimètres plus loin.

Deux heures durant nous avons bataillé, sans indice permettant de deviner sur quelle distance cet étrange ballet devrait continuer.  La question de l'utilité de la démarche ne se posait même plus, sous peine d'un demi-tour immédiat.

Enfin, le nombre de brassées de neige nécessaires pour faire un pas a diminué. Le sol a, peu à peu, retrouvé de la consistance. Debout sur une neige solide, nous nous sommes retourné, et avons contemplé la tente : 30 m de progression en 2 heures. Un fantastique record.

Autre nuit vers 5500 mètres. Redépart. La pente se redresse. Nous voici dans des pentes plus raides, qui nous donnent, pour la première fois, l'impression d'être engagés dans une ascension "sérieuse"... Comme si on était de vrais alpinistes.

Il va falloir revoir cette image de nous même. Un peu plus haut, nous voici sur une épaule qui va s'amincissant et se redressant. Finalement, sur quelques mètres, un court éperon de glace surplombe les versants nord et sud. C'est le passage-clé : au delà, la pente s'adoucit et rejoint le plateau sommital. De la rigolage. Une formalité.

Pourtant, au moment de décider qui va y aller en premier, de Pascal ou de moi, un flou s'installe. Des sortes de politesses. Finalement, j'affirme que je vais y aller. Je m'avance, et... ma foi, c'est haut, quand même. Le versant nord tombe vers une lagune ensoleillée, très, très loin en dessous. Les lignes de fuite de la paroi semblent converger vers un point autour duquel on dirait bien que le monde se met à tourner. J'invente des prétextes : on n'a pas de marteau piolet, et comment s'assurer à la descente, et puis pas possible de mettre un relais. J'avance de quelques pas, fais mine d'y aller, replante mon piolet, recule, avance à nouveau, fais 1000 fois le même geste.

Je suis impressionné. J'ai peur. Pascal ne dit pas un mot. On redescend.

Un mois en Cordillère Blanche, et pas un seul sommet pour moi. Le ciel est sombre.

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Dernière mise à jour : 04/11/08
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