Rêve éveillé

La montagne tranquille

Huaraz

 

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De la terrasse de l'hôtel Catalunya on domine les toits de Huaraz dont l'étendue souple ondule avec le relief, et escalade les rebords de la cuvette montagneuse pour partir à l'assaut des collines. Dans le matin couvert, tout est calme. Au loin, pour la dixième fois de la matinée pourtant encore jeune, une sonorisation de quartier, grâce à un haut-parleur en pavillon branché par un vieux fil à moitié dénudé, diffuse "Y just call to say i love you", de Steevy Wonder. A chaque petite pause que marque le chanteur entre chaque couplet et le refrain, un court silence se fait sur la ville... un instant les bruits de la rue remontent jusqu'à nous, et l'on pourrait croire que la chanson est finie.. mais Steevy revient toujours, et allongé sur mon sommier de métal grinçant, je l'imagine faisant des mines derrière ses lunettes noires et son piano.
Lorsque la chanson sera vraiment finie, je le sais par expérience, viendra inévitablement "El condor pasa". Pas la version "traditionnelle" que l'on entend en France, celle avec une kéna, un charango et un bombo, non non. Celle d'ici est interprétée par une langoureuse guitare électrique, sur un tempo très lent qui fait plutôt penser à la reprise de Simon et Garfunkel, mais en beaucoup plus kitch. On cherche toujours ce qu'on n'a pas... Et puis, après "El condor pasa", ce sera à nouveau  Steevy qui voudra juste nous redire qu'il nous aime.
Cette fois ça y est, je ne rêve pas. Je suis à Huaraz. Et qui plus est, à l'Hôtel Catalunya, qui est une sorte de Mecque de l'alpinisme au Pérou, et peut-être même dans toute l'Amérique Latine.

Ce n'est pas un palace, certes. Les chiottes sont souvent bouchés (par les turistas fréquentes et abondantes de tous les pensionnaires, dont Pascal et moi), le dispositif électrique de chauffage de l'eau des douches fait inévitablement penser au sort qu'à connu Claude François, le chauffage des chambres... n'existe pas (il fait au dessous de zéro la nuit, tout de même)... Mais c'est tout de même là qu'il faut venir si on veut être dans le vent de la haute montagne.

Pepe, le patron, est un drôle de zigoto. Il est là pour faire des affaires, et ne s'en cache pas. Il se plaint beaucoup que "ça ne marche plus comme autrefois". Dans le temps, raconte-t-il, on n'avait rien à faire et on palpait du dollar (il mime énergiquement le geste en frottant deux doigts contre le pouce). Pourtant, "Huaco", une jeune métisse qui travaille à l'hôtel et qui a reçu son surnom d'André Desmaison (huaco signifie "poterie", c'est un objet précieux, signe de l'affection qu'il a pour elle, ce que je ressens aussi), nous raconte avec un soupir de désillusion que la vie de Pepe est remplie de deux types de moments : prendre des thés chauds en causant de la difficulté de la vie et "hacer el amor" avec l'une ou l'autre des touristes blondes qui passe par là et saisit l'occasion de passer quelques semaines aux frais de la princesse. Huaquito trouve ça un peu injuste de devoir travailler pour presque rien alors que la vie de Pepe est si facile, mais elle lui est reconnaissante de lui donner du travail, alors elle est résignée...

Tout ça pourrait être parfaitement déplaisant, si le gars n'avait une sorte de charisme qui séduit... S'il n'aime guère lui-même la haute-montagne, il aime recevoir les montagnards, il connaît toutes les alpinistes de renom et ceux-ci le lui rendent bien... Mais ce qui est plus étonnant c'est qu'il finit rapidement par connaître AUSSI les petits alpinistounets de seconde ou troisième catégorie, comme Pascal et moi, et qu'il nous manifeste le même intérêt qu'aux grands, dont il connaît pourtant parfaitement la renommée. Alors la boutique tourne, on y vient parce qu'il faut y aller et qu'on est bien accueillis. Et comme tout le monde tient le même raisonnement, hé bien on se retrouve entre alpinistes et on cause d'alpinisme.

Pas cher, c'est encore trop cher pour nous. La préparation de ce voyage nous a demandé beaucoup de temps, mais aussi beaucoup d'argent. Malgré les aides, nous avons investi énormément, et il ne nous reste plus grand chose. En tout cas pas assez pour nous payer une chambre ordinaire au Catalunya pendant 2 mois. Pepe est malin, et il ne veut pas perdre de clients, alors il a prévu le coup. Sur le toit de son hôtel, qui est plat et bardé de fers à bétons dressés en faisceaux vers le ciel, comme tous les bâtiments du centre de Huaraz, du Pérou, de l'Amérique latine et de presque toutes les banlieues des villes des pays en voie de développement, il a fait bâtir une cahute en béton. C'est encore plus rustique que les chambres, pas d'eau courante, mais on y est comme des rois. A l'écart de l'agitation, on domine la situation, et puis on a de la place : une vaste terrasse pour nous tout seuls.

Depuis un mois, cette terrasse est notre camp de base. Le lieu où l'on revient se poser en redescendant de la montagne, le visage brûlé, le corps épuisé exhalant une semaine d'humeurs mal lavées, et la tête pleine d'images éblouissantes. Chaque fois, nous partons pour une petite semaine vers une destination différente, et après plusieurs jours de tente, de neige, de chaussures gelées et d'oxygène trop rare, la cahute sur le toit nous apparaît comme un palace d'un confort fantastique.
A chaque retour d'altitude, le scénario se répète : l'ascension (pour l'instant plus souvent ratée que réussie) se termine invariablement par une interminable descente, qui condense en une unique journée les 3 ou 4 qu'a duré la montée. Plus rien ne compte alors que de quitter très vite la montagne, qui a perdu tout intérêt à nos yeux une fois vaincue ou vainqueuse... C'est une course effrénée, sans manger souvent et, plus difficile, sans boire. Les derniers kilomètres sont une torture, lorsque le village est visible, semble proche, mais n'approche pas... L'effort n'est pas terminé, chaque cellule du corps appelle sa ration de liquide, mais la gourde est vide et les rivières nous sont interdites. Oh, bien sûr, on peut en boire,et vivre un court, très court moment de bonheur, jusqu'aux premiers signes avant coureurs... Un gargouillis dans le ventre, puis plus rien... et tout à coup, au détour d'un chemin, sans crier gare, une brûlure violente traverse l'estomac, et il faut courir au plus proche endroit tranquille se mettre le cul à l'air et expulser un flot de miasmes par jets saccadés.

La turista. Nous apprenons à vivre avec elle. En quelque sorte elle apporte à notre emploi du temps un rythme immuable, qui finit par lui donner un air rituel, avec ses saisons, ses points forts. Voici comment ça se passe :

Si nous avons résisté à l'attrait de la rivière pendant la descente, nous arrivons à Huaraz en fin de journée, fous de fatigue et de soif, mais le ventre sain. Une semaine d'eau pure obtenue à partir de neige fondue et bouillie, d'alimentation lyophilisée exempte de tout germe nous a remis l'estomac dans le droit chemin.

Thé, toilette, lessive... Nous nous activons sur notre terrasse à remettre d'aplomb tout ce qui doit l'être, et puis nous sombrons dans un sommeil d'une profondeur léthargique. Le lendemain matin, en nous réveillant sous un soleil étincelant, le bonheur de retrouver la civilisation, les odeurs de pains chauds qui montent des cahutes des vendeurs de rue, la voix sirupeuse de Steevy qui nous appelle pour nous dire qu'il nous aime, tout cela nous monte à la tête et nous fait perdre raison : nous descendons en courant jusqu'au bistrot du coin, et nous avalons un "jugo" de banane, ananas et lait. Une heure après, une douleur fuse au creux du ventre... Course vers les toilettes, deux étages plus bas, à peine le temps de baisser culotte, c'est parti ! Ca va durer deux jours comme ça, avec des moments de pause, et des moments durant lesquels toute activité est impossible, car il faut être en permanence accroupi, à écouter les spasmes qui montent doucement puis vous submergent tout à coup, laisser échapper un faible gémissement pour accompagner la vague... en haptonomie, cette technique de préparation à l'accouchement, on travaille justement cette gestion de la douleur, on apprend à ne pas la refuser, mais à l'accompagner, à lui laisser le champ libre pour qu'elle passe au plus vite. J'ai fait beaucoup d'haptonomie dans les chiottes de l'hôtel Catalunya et je m'en rappellerai quelques années plus tard à la naissance de Manon.

Et puis, au bout de deux jours, le mal commence à refluer... Il ne disparaît pas totalement, non, mais il diminue jusqu'à laisser à la vie normale la possibilité de refaire surface. Alors, Pascal et moi on réapparaît à la face de la planète, on descend les trois étages et on pose un pied mal assuré sur la rue ensoleillée, étonnés de découvrir que le monde existe encore. Et on va à la rencontre des gens.

Pas loin, de l'hôtel, il y a une jugueria, une cahute à jus, ceux là même qui nous ont empoisonnés l'avant-veille. Jour après jour, pas rancuniers, nous avons sympathisé avec le tenancier. Il a une petite fille d'une dizaine d'années, vive et belle comme un coeur. Elle est installée sur la toile cirée crasseuse de la cuisine sombre et elle fait ses devoirs. Elle tire la langue, ça à l'air dur, elle est découragée. Je jette un oeil par dessus son épaule. C'est des maths et de la physique. Mon domaine. Je me penche, lui indique un meilleur angle d'attaque pour aborder le problème. Elle lève ses beaux yeux noirs vers moi, interrogative et reconnaissante. A chacun de nos séjours à Huaraz je passerai la voir, c'est un bel ancrage pour moi. Quand je suis avec elle j'ai le sentiment d'être VRAIMENT présent dans ce pays. Aujourd'hui elle doit avoir 32 ou 33 ans, elle est sans doute devenue une femme magnifique, qui prend sa destinée en main. J'ai oublié comment elle s'appelle, mais j'aimerai beaucoup savoir ce qu'elle est devenue.

Pascal, lui, va parfois en boite. Une boite qui ressemble à toutes les boites du monde, avec de la musique binaire comme partout. Ce genre d'endroit me déprime. Mais plein de jeunes de Huaraz y vont, c'est une bonne manière pour Pascal de faire son propre chemin vers les péruviens. Quand nous sommes à Huaraz, passée la crise de turista du retour, nous faisons souvent route séparée, chacun vers ses propres aventures. Démarche spontanée et nécessaire, après et avant une semaine dans la même tente. Ces respirations nous permettent d'évacuer les petites tensions qui apparaissent forcément dans un tel contexte.

Après deux ou trois jours de boite et de jugueria, les pensées retournent vers la haute montagne. Et on se retrouve sur notre toit.

C'est là que nous élaborons les projets les plus fous, dont la plupart ne verront pas le jour. La carte étalée sur le sol, à peine revenus nous rêvons, nous rêvons encore, nous rêvons toujours. La ville est entourée de montagnes aux sommets enneigés, qui sont autant de sollicitations pour nos imaginations enfiévrées.

Finalement, au gré d'une rencontre, ou à force de peser les différentes alternatives possibles, un projet émerge, qui semble réaliste et nous fait envie à la fois. Alors nous faisons nos sacs, nous profitons d'une dernière journée dans notre palace, et au petit matin, nous descendons arrêter un camion qui part vers la destination de notre choix, chargés de nos sacs à dos aussi gros que les montagnes vers lesquelles nous partons.

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Dernière mise à jour : 04/11/08
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