Rêve éveillé

La montagne tranquille

Dieu du Tocllaraju

 

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Ma pauvre tête tourne, tourne sans cesse, et c'est dans une sorte de transe titubante que je parcours les derniers mètres... La ligne moelleuse que dessine l'arête neigeuse sur le fonds de ciel bleu éclatant me paraît absolument irréelle, et impose des images impossibles à mon esprit brouillé.

Et pourtant, cette fois je peux y croire : me voici sur un sommet andin. Le Tocllaraju, 6000 et quelques. En ce point précis, ça ne monte plus, c'est l'une des (nombreuses) pointes ultimes de la planète.

La foi nous avait presque quittés, Pascal et moi. Un mois après notre arrivée à Huaraz, tant d'échecs, tant de sommets rêvés et jamais atteints... Moral en berne, nous hésitions à faire de nouveaux projets, certains d'être parfaitement incapables de les mener à bien...

C'est à ce moment que, traînant désoeuvrés dans les rues de Huaraz, nous croisons... Dieu. Javier est espagnol. Il a 40 ans. Il nous inspire immédiatement confiance, le Javier... et quelque chose comme du respect, sans que nous ne comprenions encore pourquoi. Il est seul, arrivé dans le coin il y a quelques jours, presque les mains dans les poches. Et il cherche des compagnons de cordée. Ces 6000 qui nous font peur semblent ne pas l'impressionner, simplement il veut partager l'ascension avec d'autres, par sécurité sans doute, mais aussi par esprit de convivialité. Costaud , barbu, solide comme un roc, il est légèrement bourru mais en fait tendre et délicat, comme tous les espagnols que je rencontrerai par la suite. Son accent castillan est plus plein, plus profond que l'espagnol sud-américain que nous entendons depuis que nous sommes ici, et cette musique différente participe à nous plonger dans un vent de nouveauté. Tout à coup, l'avenir nous semble souriant, plein de promesses et de facilité...

De fait, nous nous laissons quasiment faire. C'est lui qui propose le Tocllaraju, nous acquiesçons docilement. C'est si bon de ne rien décider, de suivre quelqu'un en qui on a toute confiance.

Le Tocllaraju est un sommet relativement éloigné des routes, au fonds d'une vallée glaciaire particulièrement longue. Javier propose de louer des mulets pour porter le matériel. Cette idée ne nous était pas encore venue mais nous sourit. Du coup, nous remplissons nos sacs comme jamais, les bourrant d'un ensemble d'ingrédients de confort absolument non indispensables. 45 kilos, c'est déraisonnable pour un dos humain, mais avec de solides quadrupèdes pour nous aider... Hélas, de quadrupèdes à louer à l'entrée de la vallée... il n'y en a point ! Nous voilà effondrés sous le poids monstrueux de nos sacs, tétanisés à l'idée même d'essayer de les traîner jusqu'au camp de base. Le sort s'acharne contre nous, voilà que nous n'arrivons même plus à décoller.

Finalement, à force de parcourir en tous sens l'entrée de la vallée, nous découvrons une bergerie isolée cachée derrière un replis de terrain. Un homme et son jeune fil (6 ans ?) vivent chichement ici... et ils ont des ânes. L'homme est d'accord  pour nous les louer, mais pas pour nous les laisser sans surveillance. Lui même est occupé sur place, qu'importe : son fil nous accompagnera, avec charge de ramener les ânes le soir. Nos regards se croisent silencieusement, interloqués. Que peut faire un petit garçon de 6 ans dans cette montagne immense. Il nous regarde avec ses grands yeux sombres, sans comprendre... il a l'air si jeune.

C'est à prendre ou à laisser... nous prenons. La montée prend toute la journée. Les paysages changent très doucement, au fur et à mesure de notre progression vers le coeur de la chaîne. Les heures passant, le petit garçon a montré des signes de fatigue, puis d'épuisement. Javier, qui est père de famille, est plus attentif que nous à ce petit indien perdu dans l'immensité. Il le prend par la taille et le dépose tendrement sur le dos de l'un des mulets, où il s'endort immédiatement.  Il se réveillera tout étonné le lendemain matin dans une tente du camp de base et repartira vers chez lui, après un bon repas de céréales, mangées avec des mains couleur de terre dont les doigts furent bientôt tout propres, nettoyés dans la gamelle...

Malgré son éloignement, le camp de base est bien occupé. C'est un site particulièrement intéressant car il donne accès à une ribambelle de sommets de belle altitude et de d'une facilité relative. Un groupe de jeunes vénézuéliens y séjourne depuis plusieurs jours. Ils sont équipés comme pour une expédition lourde dans l'Himalaya : tente mess, tentes matériel, et tentes perso. Nous voilà aussitôt invités à leur soirée chaleureuse, épaule contre épaule dans la tente mess. Les victuailles et l'alcool circulent, mais ce qui nous grise au plus haut point, c'est leur accent incroyable, ne laissant subsister aucune lettre "s" et donnant l'impression permanente qu'ils sont en train d'avaler leur langue. Encore une ambiance différente.
Ils sont gais, ils plaisantent. Au milieu d'une dizaine de gars, il y a une fille. Belle, énergique, souriante. Elle est la régulière de l'un d'eux, mais chacun lui porte une attention permanente. Ils sont tous plus ou moins amoureux d'elle, et dans ce monde trop masculin, si loin de chez soi et pour si longtemps, c'est un sentiment que je comprends et que je ne tarde pas à éprouver moi-même...

Le bonheur revient nous habiter.

L'étape du lendemain, qui va consister à monter en altitude pour nous rapprocher de la base du sommet, est facile. Pascal et moi imaginons donc comme à notre habitude de nous lever "quand on sera réveillés". Javier semble étonné de cette manière de procéder et nous propose un lever à 4 heures.

"Mais Javier, on va se retrouver là-haut à midi, à quoi ça sert ?"

Il nous regarde, consterné : "A se reposer, voyons !"

A cet instant précis, un doute commence à nous effleurer : et si, jusqu'à ce jour, nous avions pris les choses un peu trop à la légère ?

A midi, après quelques heures de progression tranquille, chacun dans ses pensées, sur fonds de soirée festive et de belle fille chaleureuse, nous voilà effectivement sur le plateau neigeux. L'après midi s'écoule tranquille au camp, à rêvasser, "descansar", et observer avec attention notre objectif du lendemain. Ca nous fait du bien. Il avait donc raison, le bougre. Et dire qu'on n'avait jamais pensé à ça ...

Peu à peu, nous faisons connaissance avec Javier. Il parle peu, à vrai dire, ce qui est rare dans le monde de la haute montagne ou chacun adore raconter au premier venu ses aventures par le menu. Mais Javier n'est pas un misanthrope pour autant. Ses silences sont chargés de sérénité et d'attention, et j'apprécie particulièrement l'absence de vanité et d'orgueil que je crois déceler chez lui. Il nous faudra beaucoup de patience pour qu'enfin, au terme de longues séries de questions de plus en plus précises, il nous avoue avoir beaucoup baroudé dans les grands massifs du monde, et gravi plusieurs 8000 au passage. Je me rappelle cette émotion qui m'a étreint lorsque j'ai compris qu'un gars de cette pointure avait accepté, modestement, de faire équipe avec deux bleus, sans chercher à se valoriser, en nous transmettant mine de rien une partie de son expérience... A ce moment, oui, vraiment, Javier a été mon Dieu.
Le lendemain, sans chercher à tirer au flanc et à faire tarder le réveil, on a tout fait comme Javier nous a proposé. Réveil 2 h, départ 3. Au lever du jour, nous sommes hauts sur le versant, et nous savons déjà que le sommet, notre premier 6000, est à notre portée.
Dans les dernières centaines de mètres, la pente se redresse et franchit une corniche qui a été entaillée par des équipes précédentes. A Gauche, un versant raide et élevé tombe jusqu'au glacier, près de 1000 mètres plus bas. C'est le passage-clé, la difficulté de la voie. Javier ne bouge pas. En silence, il nous pousse à prendre nos responsabilités... Impressionné, Pascal s'engage. Arrivé à la corniche, il ralentit. Cherche ses appuis. Se retourne fréquemment pour évaluer la profondeur qui fuit entre ses pieds. Il s'énerve, fait des gestes brusques. Javier l'observe avec attention mais ne bouge pas, ne dit rien.

Enfin Pascal lance son piolet vers le haut, plante la lame dans le sommet de la corniche, tire, et passe.

 

"Lo he visto a bajo" (Je l'ai vu en bas), me confie Javier.

Nous voici au sommet. La cordillère s'étend à l'infini vers le nord et le sud. Chaque plan se superpose à d'autres plans, les pics neigeux, tous différents, sont innombrables et complexes, et s'amenuisent dans le lointain sans que leur gigantisme ne puisse pourtant s'ignorer.

J'ai le sentiment de vivre un moment exceptionnel.

Durant la redescente, chacun progresse à son rythme, et nos personnages ne sont bientôt plus que des points dispersés dans cet espace immense.

Javier doit partir vers d'autres horizons. Nous allons devoir reprendre les choses en main. Au loin, un sommet massif et asymétrique nous domine : le Ranrapallca. Celui-là même que nous avons tenté sans succès quelques semaines auparavant, et qui est venu grossir la longue liste de nos échecs. Nous étions alors sur le versant opposé. Nous reconnaissons sans peine l'arête, et le point extrême que nous avions atteint... Il ne manquait pas grand chose, bon sang !

Et si... pourquoi ne pas tenter à nouveau notre chance, de ce côté ci ? Une sorte de pieds de nez, de vengeance sur la vie, histoire de monter à cette montagne que cette fois-ci, on n'est plus des bleus. Tu comprends, on a gravi un 6000, nous, c'est du sérieux, et tu n'as qu'à bien te tenir.

Cette seconde ascension du Ranrapallca fut sans histoire. Une approche, un plateau neigeux, une face un peu raide, un plateau sommital, une pointe. Notre deuxième 6000 en une semaine.

Javier était reparti, mais nous avons eu le sentiment d'avoir fait cette ascension avec lui. Grâce à la confiance qu'il avait réinsufflée en nous. Notre chemin avait croisé le sien juste au bon moment... Merci Javier.

20 ans plus tard, en 2005, j'ai appris que Javier s'était tué au Chogori, en redescendant du sommet, en 1995. Mon coeur s'est serré à cette nouvelle. Les quelques journées passées avec cet homme, bon et généreux avant d'être bon alpiniste, m'ont marqué à vie. Je lui garde une place au chaud dans mon coeur.

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Dernière mise à jour : 04/11/08
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