Rêve éveillé

La montagne tranquille

La mort en face

 

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Les mois ont passé... Semaine après semaine, nous avons arpenté la vallée du Rio Santa de haut en bas et de bas en haut, nous avons posé chaque semaine notre bagage à Huaraz, nous avons fréquenté les fêtes villageoises et les camps de base... nous nous sentons presque chez nous.

Voici pourtant venu le temps de notre dernière ascension. Impressionnés, nous avons laissé le plus gros morceau pour la fin. Le Huascaran lui-même, seigneur de la chaîne, l'un des plus hauts de toutes les Andes. 6768 m pour le sommet sud, largement plus que les sommets précédemment gravis.

Nous sommes maintenant bien acclimatés à l'altitude, en forme, et depuis nos dernières ascensions enfin réussies, le moral est au beau fixe. Pour toutes ces raisons, et malgré nos craintes, le Huascaran ne nous opposera pas de difficultés techniques ni physiques. La surprise viendra d'ailleurs.

Le Huascaran constituera ma première confrontation avec la mort en haute montagne.

Beaucoup d'alpinistes arrivant du monde entier ne prennent pas, comme nous, 2 mois pour s'acclimater et faire plusieurs sommets de la Cordillère Blanche. Ils ont en tout et pour tout 3 semaines de vacances devant eux, et veulent LE Huascaran. Pas de fioritures, pas de digressions. Ils doivent s'acclimater "en direct", au cours de cette seule ascension. Il faut toutefois y aller doucement, en prenant seulement quelques centaines de mètres de dénivelé chaque jour pour ne pas succomber au "sorojche", le mal de l'altitude, qui prend souvent la forme d'un simple malaise, mais peut aussi conduire à la mort. L'itinéraire d'approche du sommet est donc égrené de multiples petits camps intermédiaires, dans lesquels vaque toujours un peu de monde, en attente de monter plus haut, ou en repos. Fiers comme des coqs, nous traversons ces lieux en trombe sans baisser le regard vers les ringards qui s'y traînent en soufflant. Nous nous gardons bien de raconter à quiconque nos nombreux échecs du premier mois.
Brûlant les étapes avec impertinence, nous montons directement au dernier camp avant le glacier. C'est une plateforme étroite creusée dans une moraine latérale aérienne. La vue est fantastique, donnant directement sur les 3 faces du Huandoy. Nous sommes seuls. Seuls ? Pas tout à fait. Peu avant la tombée de la nuit, arrive un italien solitaire. Ses 3 compagnons sont partis vers le sommet depuis 3 jours, mais lui était malade (la turista) et a dû rester dans un des camps inférieurs pour se remettre. Il veut maintenant les rejoindre mais craint de s'aventurer seul sur le glacier. Il nous demande s'il peut se joindre à nous.
Sans que je comprenne pourquoi, cette demande m'énerve au plus haut point. Je me sens exploité, utilisé... j'ai peur qu'il nous retarde... et puis, je ne sais pas. Il m'a l'air niais. Il m'énerve. Que Dieu me pardonne, je n'ai que 19 ans, et encore bien peu de considération envers mes frères les humains. J'espère avoir progressé depuis.

Le lendemain nous partons vers le haut, en emmenant l'italien qui marche à petits pas mal assurés. Il m'énerve.

Vers 5300 mètres, nous apercevons un point noir sur le glacier, loin au dessus de nous. C'est un alpiniste qui redescend, seul. Etrange. Bientôt, notre italien le reconnaît. C'est un membre de son équipe. Il a une démarche bizarre, il se laisse aller, il a l'air épuisé... ou en tout cas "à plat", vidé de toute volonté. Ils se tombent dans les bras. L'arrivant parle... il vide son sac. L'un de leurs compagnons est là-haut, étendu dans la neige. Gelé. Raide. Mort d'une embolie. Les deux survivants ont attendu, 1 jour, 2 jours, ne sachant que faire, n'ayant pas la force d'organiser la redescente du corps. Alors il est parti vers le bas, laissant là-haut le cadavre et le dernier membre du groupe, qui n'a pas pu se résoudre à bouger, et ne semble d'ailleurs pas en état de le faire.
Nous voilà soudain plongés au coeur d'une aventure bien différente de celle que nous avions imaginée. L'italien qui descend est mentalement à plat, il continue vers le bas pour chercher de l'aide. Nous voici à nouveau seuls avec notre compagnon maintenant désemparé, comme un petit enfant auquel il faut dire ce qu'il doit faire.

Alors nous repartons tous les 3 vers le camp d'altitude. Je rumine de sombres pensées, et n'ose essayer de me mettre à la place de notre compagnon de cordée pour imaginer les souffrances qu'il doit être en train de vivre. Une immense compassion nous étreint et nous faisons tout pour l'aider, à présent. Scène de dessin animé, drôle au milieu de la tristesse : dans sa douleur, il ne s'aperçoit pas que, monté sur mes épaules pour franchir une rimaye un peu raide, il m'enfonce tout simplement les crampons dans les muscles. Ma pauvre veste et mon bras en garderont des signes indélébiles.

La Garganta est un immense col qui sépare les sommets nord et sud du Huascaran, aux environs de 6000 mètres. Il n'est jamais très confortable de s'installer dans un endroit si peu intime, ouvert à tous vents. Les alpinistes préfèrent généralement installer leur camp un peu avant le col, sur un replat protégé du vent par quelques séracs.

Aujourd'hui, ce replat est un lieu lugubre entre tous. Dans la lumière glauque de cette fin d'après midi glaciale, nous apercevons trois tentes au loin : deux appartiennent à l'équipe italienne, la dernière est ouverte à tous vents, la porte bat au rythme des rafales, dispersant sur les lieux un bruissement de mauvaise augure. Nous l'apprendrons par la suite, elle appartient à un japonais solitaire qui est parti quelques jours plus tôt vers le sommet. On l'attend toujours...

L'ami de notre italien est donc seul dans cette cité fantôme, peuplée de morts. Il nous entend arriver, jaillit d'une tente et reconnaît son compagnon. Instinctivement, Pascal et moi nous arrêtons à quelques dizaines de mètres du camp, laissant les retrouvailles se faire.

De loin nous voyons l'italien solitaire s'abandonner dans les bras de son compagnon. Il pleure à sanglots énormes et bruyants, ses épaules se soulèvent et retombent au rythme irrégulier des flots de douleur qui s'épanchent de son coeur brisé. Cette scène nous tétanise, nous comprenons que depuis deux jours il vit avec cette idée affreuse sans y croire, sans solutions de repli, sans plus aucune douceur. Il a tenu, retenu, sans savoir pourquoi ni quand cela finirait. L'arrivée de son compagnon signe le début de sa délivrance.

Nous resterons trois nuits à la Garganta. Une incroyable et invraisemblable envie de se cloîtrer au chaud dans la tente nous saisit, et la première journée se passe à paresser dans les duvets, sans que ni l'un ni l'autre nous n'évoquions la possibilité de partir vers le sommet, comme si l'objectif qui a habité nos rêves depuis 2 ans n'existait subitement plus. Au programme : lectures entrecoupées d'assoupissements. Parfois, mollement, nous sortons pisser un coup dans l'air glacé. A deux kilomètres, un point noir sur la selle blanche et glacée du col nous rappelle à la réalité. Il est là, seul et dur, l'italien mort. Sa présence en ces lieux n'est sans doute pas étrangère à notre repli spontané et durable sous la tente.

Le lendemain, il fait un temps rare : le ciel est comme toujours d'un bleu profond, mais surtout le vent est totalement tombé, et l'atmosphère calme en est presque tiède. Si l'on fait abstraction du mort, se tenir dehors au soleil, simplement debout à contempler le paysage, est un bonheur auquel je je ne résiste pas. Histoire de me donner un objectif, je décide de monter jusqu'au lieu exact du col, à quelques centaines de mètres, pour régler l'altimètre. Je préviens Pascal que je m'absente un moment. Mmmm, répond-t-il sans lever les yeux de son roman, un polar de James Hadley Chase emprunté à l'alliance française de Huaraz.

Me voici partant à tous petits pas vers le col. Ce matin, le point noir n'est plus isolé. Trois personnes s'agitent autour de lui. Les autres membres de l'équipe italienne ont été avertis par celui qui nous avons croisé à la montée. Ils sont venus en renfort pour organiser une descente du corps. Ils ont l'air de ne pas savoir comment procéder, essaient de fabriquer une sorte de traîneau avec les moyens du bord, recommencent plusieurs fois. La trace du col passe au large de cette étrange équipe et me permet de ne pas les déranger.

Me voilà soudain devant le plus fantastique pont de neige que j'aie jamais vu. La crevasse doit bien faire 10 mètres de large. Elle est nette, verticale, ses parois plongent d'un seul trait au plus profond des entrailles sombres de la terre et se perdent dans l'obscurité. Le pont est fait d'une sorte d'énorme bouchon neigeux aux formes compliquées, qui semble n'être rattaché à chaque lèvre de la crevasse que par un point de contact étroit et fragile. Franchir ce pont implique de descendre sur ce bouchon en faisant abstraction de sa situation précaire, de traverser sa surface tourmentée en suivant une courte trajectoire emberlificotée qui contourne des pointes de glace, descend dans des creux dont on se demande s'ils ne ressortent pas au dessus du vide, puis remonter de l'autre côté. Le premier réflexe face à une telle épreuve consiste à chercher un autre chemin.

La crevasse barre la totalité de la largeur du col, soit peut-être 1 kilomètre de long. Sur la droite, elle se perd dans un chaos de séracs qui ne m'inspire franchement pas plus que le pont de neige. Sur la gauche, elle part tout droit vers le flanc du Huascaran sud et finit par se refermer progressivement, loin, très loin d'ici. Il me serait possible de la contourner de ce côté, mais voila : le corps de l'italien est précisément tombé là-bas, et cet itinéraire, somme toute très long,  m'obligerait à passer près de l'équipe au travail... Questionnant mes démons intérieurs, je n'arrive pas à m'y résoudre.

Me voici donc pesant intérieurement le pour et le contre de chaque stratégie. Le franchissement du pont de neige se fait manifestement sans problème, la trace est explicite, mais... je suis seul, sans corde, et mon esprit fragilisé par cet état de fait élabore toutes les catastrophes qui pourraient m'arriver. C'est un moment morbide, durant lequel l'idée de la mort prend toutes sortes de formes dans mon imagination échaudée par la proximité d'un de ses représentants.

Il y a un moment, pourtant, ou les résistances cèdent, ou le désir d'avancer reprend le dessus. Je m'aventure doucement sur le pont, serre les fesses, contourne, descend, remonte... et parviens finalement sur le versant opposé. Le coeur se calme, le souffle reprend son rythme régulier. Encore quelques centaines de mètres et me voici sur le col. Il est si vaste que l'impression est plutôt celle d'un plateau. De part et d'autre, les pentes se relèvent progressivement pour mener aux deux sommets du Huascaran. Le sommet nord... à l'air si proche, si facile. Aucune crevasse ne barre la face qui monte doucement jusqu'à une arête apparemment facile... Après avoir réglé et re-réglé mon altimètre, je marche jusqu'au pieds de la pente. Une sorte de balade du dimanche. Une fois sur place, je lève le regard. Un peu plus haut, il semble y avoir une sorte de replat. Pourquoi pas monter là-haut pour élargir le point de vue et voir à quoi ressemble le sommet sud ? Ce serait utile pour le lendemain.

A peine quelques minutes plus tard j'y suis, et ne m'intéresse pas du tout au point de vue. Il me semble au contraire qu'un peu plus haut, une amorce d'arête peu marquée constituerait sûrement un point de vue autrement intéressant. 50 mètres par-ci, 100 mètres par là... Tiens, c'est curieux, la pente diminue un peu, on dirait. Oh, mais comme c'est amusant, me voici maintenant sur une sorte d'arête confortable. Et puis, quelle surprise, l'arête rejoint un dôme... et le dôme s'aplatit progressivement. Finalement, le dôme est plat.

Je suis au sommet du Huascaran Nord. 6600 mètres. Seul. Pas un souffle de vent. Je reste là, assis sur mon piolet, en simple sweat shirt. Il doit faire au moins 10 degrés au soleil. Le silence de l'immensité montagnarde qui m'entoure est assourdissant. Lentement, je fais un tour d'horizon sur moi-même

Tous les sommets mythiques sont à mes pieds : le Chacraraju, l'Allpamayo, le Huandoy, l'Artesonraju, et tous les autres... Une double émotion me submerge. D'une part un mélange de joie, de bonheur, de fierté d'être là, parmi ces géants qui me sourient... et puis, la tristesse d'être seul, sans personne avec qui partager ce moment... la rencontre avec la mort est toujours présente, aussi. Cette mort survenue alors que l'homme cherchait précisément à vivre le genre de moment qui m'est offert maintenant. Qui décide de tout ça ? Qui choisit de faire tomber quelqu'un dans la neige, et autorise un jeune inconscient à arriver sans s'en apercevoir dans un tel lieu en retenant d'une main puissante le bouchon de neige pour qu'il ne s'effondre pas. Il y a là une sorte d'injustice, dont je suis pour le moment bénéficiaire, mais pour combien de fois encore ?

Doucement, progressivement, la tempête intérieure se calme, et je finis par retrouver une sorte de sérénité, presque une méditation. Je sens déjà que je ne connaîtrais peut-être plus jamais cette chance, et je laisse la grâce du moment pénétrer au plus profond de mon coeur et mon âme... Puis, doucement, je me lève, et je prends la route du retour. Je choisis de redescendre par l'arête ouest, qui rejoint le col aux environs de l'extrémité de la crevasse géante. Je vais m'épargner une nouvelle traversée du pont de neige, il ne faut tout de même pas forcer la chance, passer voir où en sont les italiens et leur donner un coup de main s'ils ont besoin, je m'en sens désormais la force. Mais les abords de la crevasse sont déserts. Des traces de glissements indiquent que le corps a été emmené sans problèmes.

Dans les dernières centaines de mètres, j'accélère le pas. Je réalise soudain que j'ai quitté la tente depuis 6 heures, ce qui fait vraiment très, très long pour aller régler l'altimètre au col. Pascal doit être dans tous ses états, imaginant peut-être que j'ai rejoint le japonais disparu... Je rejoins le camp en courant. Au loin, l'équipe d'italiens s'éloigne déjà vers la vallée, traînant le corps sur une civière bricolée. Bonne chance à vous tous. J'espère que vous arriverez à dépasser sans trop de peine cette épreuve si dure...

J'ouvre la tente avec enthousiasme. "Pascal, je suis monté au sommet nord !". Pascal est encore dans son polar. A moitié comateux, il jette un coup d'oeil à sa montre : "Ah... il est déjà cette heure là ? J'ai pas vu le temps passer, dis-donc. T'es allé au sommet nord ? Ah, c'est bien, ça fait un de moins à faire !".

Le lendemain, sommet sud ensemble. Un vent glacial s'est levé. Rapide tour d'horizon depuis le sommet, tellement énorme et plat qu'on n'aperçoit même pas les montagnes d'altitudes inférieures. Envie d'être ailleurs, seul sur le sommet nord à se chauffer aux rayons d'un soleil généreux. Redescente au camp. Démontage, course effrénée vers le bas, vers la verdure, la vie, la chaleur, les gens vivants.

Voilà, c'est fait.

 

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Dernière mise à jour : 04/11/08
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