| Nous resterons trois nuits à la Garganta. Une
incroyable et invraisemblable envie de se cloîtrer au chaud dans la
tente nous saisit, et la première journée se passe à paresser dans
les duvets, sans que ni l'un ni l'autre nous n'évoquions la
possibilité de partir vers le sommet, comme si l'objectif qui a
habité nos rêves depuis 2 ans n'existait subitement plus. Au
programme : lectures entrecoupées d'assoupissements. Parfois,
mollement, nous sortons pisser un coup dans l'air glacé. A deux
kilomètres, un point noir sur la selle blanche et glacée du col nous
rappelle à la réalité. Il est là, seul et dur, l'italien mort. Sa
présence en ces lieux n'est sans doute pas étrangère à notre repli
spontané et durable sous la tente. Le lendemain, il fait un temps
rare : le ciel est comme toujours d'un bleu profond, mais surtout le vent est
totalement tombé, et l'atmosphère calme en est presque tiède. Si l'on
fait abstraction du mort, se tenir dehors au soleil, simplement
debout à contempler le paysage, est un bonheur auquel je je ne
résiste pas. Histoire de me donner un objectif, je décide de monter
jusqu'au lieu exact du col, à quelques centaines de mètres, pour
régler l'altimètre. Je préviens Pascal que je m'absente un moment. Mmmm, répond-t-il sans lever les yeux de son roman, un polar de
James Hadley Chase emprunté à l'alliance française de Huaraz.
Me voici partant à tous petits pas vers le col. Ce matin, le
point noir n'est plus isolé. Trois personnes s'agitent autour de
lui. Les autres membres de l'équipe italienne ont été avertis par
celui qui nous avons croisé à la montée. Ils sont venus en renfort
pour organiser une descente du corps. Ils ont l'air de ne pas savoir
comment procéder, essaient de fabriquer une sorte de traîneau avec
les moyens du bord, recommencent plusieurs fois. La trace du col
passe au large de cette étrange équipe et me permet de ne pas les
déranger.
Me voilà soudain devant le plus fantastique pont de neige que
j'aie jamais vu. La crevasse doit bien faire 10 mètres de large.
Elle est nette, verticale, ses parois plongent d'un seul trait au
plus profond des entrailles sombres de la terre et se perdent dans
l'obscurité. Le pont est fait d'une sorte d'énorme bouchon neigeux
aux formes compliquées, qui semble n'être rattaché à chaque lèvre de
la crevasse que par un point de contact étroit et fragile. Franchir
ce pont implique de descendre sur ce bouchon en faisant abstraction
de sa situation précaire, de traverser sa surface tourmentée en
suivant une courte trajectoire emberlificotée qui contourne des
pointes de glace, descend dans des creux dont on se demande s'ils ne
ressortent pas au dessus du vide, puis remonter de l'autre côté. Le
premier réflexe face à une telle épreuve consiste à chercher un
autre chemin.
La crevasse barre la totalité de la largeur du col, soit
peut-être 1 kilomètre de long. Sur la droite, elle se perd dans un
chaos de séracs qui ne m'inspire franchement pas plus que le pont de
neige. Sur la gauche, elle part tout droit vers le flanc du
Huascaran sud et finit par se refermer progressivement, loin, très
loin d'ici. Il me serait possible de la contourner de ce côté, mais
voila : le corps de l'italien est précisément tombé là-bas, et cet
itinéraire, somme toute très long, m'obligerait à passer près
de l'équipe au travail... Questionnant mes démons intérieurs, je
n'arrive pas à m'y résoudre.
Me voici donc pesant intérieurement le pour et le contre de
chaque stratégie. Le franchissement du pont de neige se fait
manifestement sans problème, la trace est explicite, mais... je suis
seul, sans corde, et mon esprit fragilisé par cet état de fait
élabore toutes les catastrophes qui pourraient m'arriver. C'est un
moment morbide, durant lequel l'idée de la mort prend toutes sortes
de formes dans mon imagination échaudée par la proximité d'un de ses
représentants.
Il y a un moment, pourtant, ou les résistances cèdent, ou le
désir d'avancer reprend le dessus. Je m'aventure doucement sur le
pont, serre les fesses, contourne, descend, remonte... et parviens
finalement sur le versant opposé. Le coeur se calme, le souffle
reprend son rythme régulier. Encore quelques centaines de mètres et
me voici sur le col. Il est si vaste que l'impression est plutôt
celle d'un plateau. De part et d'autre, les pentes se relèvent
progressivement pour mener aux deux sommets du Huascaran. Le sommet
nord... à l'air si proche, si facile. Aucune crevasse ne barre la
face qui monte doucement jusqu'à une arête apparemment facile...
Après avoir réglé et re-réglé mon altimètre, je marche jusqu'au
pieds de la pente. Une sorte de balade du dimanche. Une fois sur
place, je lève le regard. Un peu plus haut, il semble y avoir une
sorte de replat. Pourquoi pas monter là-haut pour élargir le point
de vue et voir à quoi ressemble le sommet sud ? Ce serait utile pour
le lendemain.
A peine quelques minutes plus tard j'y suis, et ne m'intéresse
pas du tout au point de vue. Il me semble au contraire qu'un peu
plus haut, une amorce d'arête peu marquée constituerait sûrement un
point de vue autrement intéressant. 50 mètres par-ci, 100 mètres par
là... Tiens, c'est curieux, la pente diminue un peu, on dirait. Oh,
mais comme c'est amusant, me voici maintenant sur une sorte d'arête
confortable. Et puis, quelle surprise, l'arête rejoint un dôme... et
le dôme s'aplatit progressivement. Finalement, le dôme est plat.
Je suis au sommet du Huascaran Nord. 6600 mètres. Seul. Pas un
souffle de vent. Je reste là, assis sur mon piolet, en simple sweat
shirt. Il doit faire au moins 10 degrés au soleil. Le silence de
l'immensité montagnarde qui m'entoure est assourdissant. Lentement,
je fais un tour d'horizon sur moi-même

Tous les sommets mythiques sont à mes pieds : le Chacraraju, l'Allpamayo,
le Huandoy, l'Artesonraju, et tous les autres... Une double émotion
me submerge. D'une part un mélange de joie, de bonheur, de fierté
d'être là, parmi ces géants qui me sourient... et puis, la tristesse
d'être seul, sans personne avec qui partager ce moment... la
rencontre avec la mort est toujours présente, aussi. Cette mort
survenue alors que l'homme cherchait précisément à vivre le genre de
moment qui m'est offert maintenant. Qui décide de tout ça ? Qui
choisit de faire tomber quelqu'un dans la neige, et autorise un
jeune inconscient à arriver sans s'en apercevoir dans un tel lieu en
retenant d'une main puissante le bouchon de neige pour qu'il ne
s'effondre pas. Il y a là une sorte d'injustice, dont je suis pour
le moment bénéficiaire, mais pour combien de fois encore ?
Doucement, progressivement, la tempête intérieure se calme, et je
finis par retrouver une sorte de sérénité, presque une méditation.
Je sens déjà que je ne connaîtrais peut-être plus jamais cette
chance, et je laisse la grâce du moment pénétrer au plus profond de
mon coeur et mon âme... Puis, doucement, je me lève, et je prends la
route du retour. Je choisis de redescendre par l'arête ouest, qui
rejoint le col aux environs de l'extrémité de la crevasse géante. Je
vais m'épargner une nouvelle traversée du pont de neige, il ne faut
tout de même pas forcer la chance, passer voir où en sont les
italiens et leur donner un coup de main s'ils ont besoin, je m'en
sens désormais la force. Mais les abords de la crevasse sont
déserts. Des traces de glissements indiquent que le corps a été
emmené sans problèmes.
Dans les dernières centaines de mètres, j'accélère le pas.
Je réalise soudain que j'ai quitté la tente depuis 6 heures, ce qui
fait vraiment très, très long pour aller régler l'altimètre au col.
Pascal doit être dans tous ses états, imaginant peut-être que j'ai
rejoint le japonais disparu... Je rejoins le camp en courant. Au
loin, l'équipe d'italiens s'éloigne déjà vers la vallée, traînant le
corps sur une civière bricolée. Bonne chance à vous tous. J'espère
que vous arriverez à dépasser sans trop de peine cette épreuve si
dure...
J'ouvre la tente avec enthousiasme. "Pascal, je suis monté au
sommet nord !". Pascal est encore dans son polar. A moitié comateux,
il jette un coup d'oeil à sa montre : "Ah... il est déjà cette heure
là ? J'ai pas vu le temps passer, dis-donc. T'es allé au sommet nord
? Ah, c'est bien, ça fait un de moins à faire !".
Le lendemain, sommet sud ensemble. Un vent glacial s'est levé.
Rapide tour d'horizon depuis le sommet, tellement énorme et plat
qu'on n'aperçoit même pas les montagnes d'altitudes inférieures.
Envie d'être ailleurs, seul sur le sommet nord à se chauffer aux
rayons d'un soleil généreux. Redescente au camp. Démontage, course
effrénée vers le bas, vers la verdure, la vie, la chaleur, les gens
vivants.
Voilà, c'est fait. |