| Sur la fin du séjour, tout à coup, est arrivée
l'envie de vivre autre chose que les éternelles semaines de haute
-montage... approche, camp de base, camps d'altitude, sommet,
redescente. Tout cela était fantastique, mais toujours un peu
semblable. Et puis, la souffrance était souvent au rendez-vous, et
après deux mois, le corps et l'âme demandaient quelque chose de plus
reposant. Face à la cordillère blanche, de l'autre côté de la
vallée du Rio Santa, s'étale une autre cordillère, plus basse, sans
neige, appelée de façon très originale la cordillère noire. Les
sommets les plus élevés sont chauves de toute végétation, mais pour
l'essentiel, elle est composée d'immenses collines herbeuses qui
ondulent au vent de l'hiver. Y circuler à pieds ne nous attire
guère, mais l'endroit nous intéresse autrement plus lorsque nous
commençons à évoquer la possibilité d'une balade à cheval. Les
paysages secs, parsemés de mines désaffectées et de baraques
fantômes ne sont pas sans évoquer le far-west, et nos imaginations
vont bon train. Nous nous décidons rapidement pour un circuit de 3
jours. Je ne suis jamais monté à cheval, qu'importe.
Passage au centre de location de chevaux de Huaraz. Pas possible
de louer sans que les chevaux soient accompagnés d'un des employés
de la boutique. L'idée nous surprend, nous avions imaginé la chose à
deux, mais nous en acceptons très vite le principe. Ce qui est plus
surprenant, c'est que dans la manière de procéder de la boutique, le
gars en question va à pieds. Deux européens à cheval, et un métis à
pied qui suit... L'idée nous insupporte totalement. Va pour que
Carlos nous accompagne, mais il faut qu'il aille à cheval. Soit, dit
le patron, mais dans ce cas il faut louer un troisième cheval.
Depuis l'épisode de l'aéroport de Lima, nous avons pris de la
bouteille, et ces petites combines pour faire rentrer un peu
d'argent supplémentaire dans les caisses ne nous étonnent plus
guère. Va pour le troisième cheval, et nous voilà partis, avec nos
étranges silhouettes de guingois, chargés d'un volumineux sac-à-dos
qui repose sur le croupion de nos montures.
Les souvenirs de ce périple se noient dans le brouillard des années.
Les combes se ressemblaient, la cordillère Blanche en face était
magnifique... enfin, je crois. Ce dont je me souviens fort bien, en
revanche, c'est la rencontre avec Carlos. Comme tous les indiens, il
est plutôt du genre taiseux. Mais chez lui, il y a une sorte de
douceur inhabituelle. Il est calme, il nous observe souvent avec un
intérêt qu'on sent grandissant.
Pas tellement plus cavalier que nous à vrai dire, il ne nous est pas d'un
grand secours concernant les animaux, mais constitue un compagnon de
voyage très agréable, d'une présence profonde. |
| Chaque jour nous parlons eu peu plus. La confiance
s'installe, et au bivouac du soir Carlos, qui n'est pas d'un niveau
culturel très élevé, s'enhardit à nous questionner sur l'Europe, la
France, notre manière de vivre. Nous le questionnons en retour sur
les mêmes sujets, et ces conversations longues et approfondies nous
plaisent énormément. Il ne nous regarde plus tout à fait comme des
gringos. Il nous raconte la famille pauvre, l'envie de s'extraire
un peu de cette condition, de devenir cultivé, riche... Des études
(courtes !), des boulots dans des petites entreprises comme celle
qui l'emploie actuellement.
Carlos ne connaît pas le monde. Ce qu'il admire surtout en nous,
c'est la chance que nous avons de voyager, de découvrir d'autres
horizons. Lui n'a quasiment jamais dépassé les limites de la vallée
du rio Santa, et ce qu'il y a derrière le fait rêver. Pourtant, il
constate que des alpinistes du monde entier viennent jusque chez
lui, pour contempler ces montagnes merveilleuses.
Du doigt, je lui montre, en face, une montagne en forme de
pyramide presque parfaite. "Tu connais cette montagne ?" - "Bien
sûr, répond-t-il d'un air grave en pointant doctement un doigt vers
le ciel, c'est l'Allpamayo, c'est la plus belle montagne du monde
!". J'ai souvent entendu ce jugement à propos de l'Allpamayo...
Certes, c'est un sommet fascinant de régularité, mais la beauté...
C'est une question tellement personnelle ! |
 |
| Carlos continue. "C'est une
des plus hautes du monde. Elle mesure 8.000 mètres". C'est environ
2000 de plus qu'il n'en faut, mais nous n'osons pas le détromper au
risque d'abîmer sa belle fierté. Le silence s'installe, dans la
nuit le feu qui crépite fait danser des ombres rouge sur nos visages
pensifs. La nuit est magnifique, les étoiles et la lune sont d'une
netteté éblouissante. Naturellement, nos regards partent vers le
ciel. Carlos hésite à prendre la parole. Une question le turlupine,
mais il n'ose pas la poser.
Finalement, il lève la main vers le ciel et désigne l'astre de la
nuit.
"La lune..." .... "Oui?", l'encourageons-nous.
"On raconte... une drôle d'histoire à son sujet. Il paraîtrait...
que des hommes y sont allés, ont marché dessus..."
Dans le court silence qui s'installe à nouveau, une gerbe
d'escarbilles fait frissonner la nuit et part vers le ciel.
Finalement, Carlos se lance : "Vous y croyez, vous ?"
Le lendemain, nous quittons Huaraz pour Lima, puis l'Europe. |
|