Rêve éveillé

La montagne tranquille

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El alto, août 1992. Pris de vertige, Sophie et moi contemplons avec émerveillement la ville de La Paz qui s'étale à perte de vue. Voici presque trois mois que nous sommes en Bolivie et ce pays continue à nous surprendre régulièrement par sa démesure. Ici, tout est exagéré, immense, superlatif. Les climats contrastés à l'extrême. Les cultures humaines, d'une insondable ancienneté qui porte le mystère. Les fleuves tentaculaires. Les altitudes énormes. La Paz porte en elle ces contrastes. Capitale de plus d'un million d'habitant perchée à près de 4000 mètres d'altitude, dans les rues de laquelle se côtoient des indiens dignes et silencieux, des métis misérables et des blancs richissimes.

Régulièrement, entre deux virées vers l'un ou l'autre des lieux qui nous attirent particulièrement dans ce pays, nous revenons ici. Peu à peu, la ville nous est devenue familière. Nous avons pris nos habitudes dans une minuscule gargotte de l'arrière quartier central. La mamita qui le tient nous a pris en affection depuis notre premier passage. A l'époque, peinée de nous voir abattus par le "Sorojche" (mal de l'altitude) à notre arrivée de l'avion, elle nous avait préparé forces tisanes de coca qui, si elles ne nous avaient pas forcément soigné, ne nous avaient en tout cas pas fait de mal, et la gentillesse avec laquelle elles nous avaient été prodiguées nous avaient fait chaud au coeur : ne pas être traités de "gringos" nous avait fait du bien.

Depuis notre arrivée, nous avons engrangé de fabuleux moments, à descendre le Rio Mamoré sur un tanker a pétrole accueillis à la table du capitaine, à jouer de la musique dans la fête de l'association étudiante de Sucre, à chanter "Estoy llorando, amargamente" avec un papi guitariste hilare et désaccordé de Toro Toro, à échanger des regards tranquilles et chaleureux avec des paysans des Yungas ne parlant pas un mot d'espagnol mais nous offrant spontanément à boire en nous voyant passer sous le soleil de plomb de l'après-midi... Encore plus que les paysages, encore plus que la culture, nous avons été touchés par les gens de ce pays. De prime abord, rudes, froids... et puis, lorsqu'enfin la glace se brise, accueillants, fêtards...

Ce voyage en terre humaine, je l'avais souhaité depuis mon séjour au Pérou, quelques années auparavant. A l'époque, c'est la haute-montagne qui nous avait attirés, Pascal et moi, vers la Cordillère Blanche... des sommets, ça oui, on en avait vus... On en avait gravi un certain nombre, raté un nombre bien plus important... Aventure sportive fabuleuse pour le jeune de 19 ans que j'étais à l'époque... et pourtant... pourtant, près d'un an après le retour en France, j'ai porté en moi une langueur étrange. Une partie de mon coeur était restée là-bas, je le sentais. Mais pas dans les montagnes, non... auprès des gens, des indiens et des métis avec lesquels, à force de se côtoyer, s'étaient tissés de vrais liens d'affection et de respect mutuel... Je me revoyait donnant, sur la table crasseuse de la cuisine du vendeur de "Jugos" de l'angle de la rue, des cours de math à sa fillette. Je repensais a ce jeune guide métis qui nous avait accompagnés trois jours durant, et avec lequel nous avions eu des heures de conversation attentive et sensible pour bien comprendre si la terre était bien ronde, ou si l'homme avait réellement marché sur la Lune. Des années après, c'était d'eux que je me souvenais, plus que du Huascaran... Alors, avec Sophie, nous avions fait le projet de revenir en Amérique Latine, pour y rencontrer à nouveau ce peuple.

On veut toujours ce qu'on n'a pas... décidé à ne pas me préoccuper de montagne plus que d'humanité, j'ai tout de même passé beaucoup, beaucoup de temps à lorgner, depuis les places de village, les sommets couverts de glaciers étincelants. Aujourd'hui, à 15 jour de notre envol vers la France, le coeur déjà gros de quitter tous ces gens, un vieux démon recommence à me tarauder. ll me semble tout à coup absurde, vide de sens, impossible de quitter ce pays sans en avoir approché un sommet d'un peu plus près. Caprice d'enfant gâté : nous n'avons aucun matériel, aucune carte, aucun renseignement concret sur ce qui se fait facilement dans le coin... si ça existe ! Mais il doit y avoir un Dieu pour les entêtés car tout s'enchaîne simplement : petit tour au minuscule local du club alpin bolivien, où on trouve du matériel et des renseignements.

L'Illimani, qui trône, énorme, au dessus de la Paz, est époustouflant de majestuosité, mais ses 6400 m sont réputés pour être "pesantes". Il paraît, nous dit un alpiniste local, que lorsqu'on se tient au bivouac du "nido de condores", on ressent un inexplicable sentiment d'écrasement... La rigueur scientifique de l'affirmation ne m'apparaît pas clairement, mais j'ai envie de mettre toutes les chances de mon côté pour ce coup un peu foireux, et j'écoute volontiers le conseil avisé de notre interlocuteur : le sommet facile du coin, c'est le Huayna Potosi. 6100m. Déjà une altitude respectable pour un habitant de la Normandie, mais qui cumule pas mal d'avantages : il est tout près de la Paz, et, posé sur l'altiplano, présente un dénivelé de seulement 1400 m à partir du point le plus élevé de la piste (4700m). La voie normale ne présente pas de difficultés particulières pour un habitué de la haute montagne.

Nous voici donc, Sophie et moi, ainsi que François et Virginie, debout sur le rebord du versant qui domine La Paz. Derrière nous, après la dernière maison d'adobe inachevée, la route goudronnée laisse sans transition place à une piste qui s'élance au travers des immensités herbeuses de l'altiplano, pointant droit vers le sommet qui nous intéresse.

Bientôt un camion passe et nous emmène... En avant.

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Dernière mise à jour : 29/10/07
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