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Il ne fait pas bien beau sur l'altiplano, en ces journées d'août. Le Huayna Potosi, encore lointain est empanaché de nuages. L'atmosphère s'est refroidie et rend la montagne peu engageante. Maussades, en nous frappant les épaules pour lutter contre le vent glacé qui nous surgèle sur le plateau arrière du camion, nous contemplons notre objectif qui grandit peu à peu. Mais il paraît qu'il ne pleut jamais en cette saison... Un village apparaît au loin, couvrant tout le sommet d'une colline. Le nombre de bâtiments m'impressionne : tant de maisons au milieu de nulle part ? Mais quelque chose cloche dans le paysage que j'ai sous les yeux. Bientôt je comprends que le gigantisme des lieux a troublé ma compréhension de ce que je vois : ces constructions sont minuscules. Ce sont des tombes, ou quelque chose comme ça... Aucun village à l'horizon, pourtant. Qui est venu enterrer ses morts si loin de tout ? Le camion, crachant et cahotant, laisse derrière lui cette énigme non résolue qui disparaît à l'horizon.
Le camion nous abandonne à un col, et plonge vers la vallée. Le silence retombe sur la montagne embrumée.
Les détails de cette première partie d'ascension s'estompent dans mon souvenir. Au second jour de montée, l'herbe laissa bientôt place à une longue moraine, puis à un ressaut rocheux assez raide au sommet duquel apparaît le glacier. Sur un rocher, un bolivien en basquet, avec un sac de voyage à la main, nous observe sans mot dire... nous qui nous croyons en très haute montagne, voilà de quoi rabaisser notre orgueil. Un cheminement glaciaire facile nous amène, à travers la purée de poix, à notre site de bivouac, dont la proximité nous est signalée par un accroissement subit du nombre de merdes et de boites de conserves au mètre carré.
J'avais osé espérer que notre acclimatation, après quelques mois passés sur l'altiplano, serait suffisante pour dormir à 5500, et je m'étais trompé. Mal de tête et nausées nous ont accompagné dès la soirée et toute la nuit durant, nous laissant glauques et vides de volonté au petit matin. Pourquoi faut-il si souvent souffrir pour être heureux ? Dans la tente voisine, des espagnols font la fête. A 5400 m, ils tiennent une forme qui fait envie. Dans ces conditions, s'arracher à la tiédeur des duvets pour se jeter dans le froid glacial du matin fût une épreuve pour tous... et pourtant salutaire car une fois au vent, les nausées ont rapidement disparu. Phénomène connu, mais auquel on n'arrive pourtant pas à croire lorsqu'on se sent mourant. La volonté et la clairvoyance ne nous sont pas pour autant revenues. Une observation rapide de l'arête sommitale nous avait semblé révéler un itinéraire contournant par la droite un ressaut rocheux pour, sans doute, revenir vers la gauche et rejoindre le fil de l'arête. Sans réfléchir plus avant, notre caravane cotonneuse s'est ébranlée dans le givre matinal, traînant les pieds et rêvant à des lieux plus cléments. Lentement, le ressaut rocheux approche. Mauvaise surprise : au delà du replat visible depuis le camp, il n'y a rien d'autre qu'un précipice qui plonge vers la mer de nuage recouvrant la forêt amazonienne ! Rien qui soit par nous praticable, rien qui mène facilement vers le sommet en tout cas. Abasourdis par cette découverte qui nous dépasse, nous errons un moment sur le replat avant de nous rendre à l'évidence : nous venons de perdre beaucoup de temps et d'énergie pour rien... enfin, à part le plaisir de profiter de cette vue magnifique.
Sans trop y croire, nous redescendons dans la combe et choisissons un nouvel itinéraire qui, après un court examen, apparaît sans ambiguïté et de manière évidente comme le bon... La peste soit de notre négligence ! La lente et laborieuse montée reprend.
Une autre cordée progresse un peu plus haut sur l'arête. D'où vient-elle ? Mystère, nous n'avons vu personne depuis ce matin... Surgissant du néant, elle a profité de notre égarement matinal pour passer devant ! Plus probablement, elle arrive tout droit et directement de la vallée, sans avoir fait de camp intermédiaire. Ce sont sans doute des gens du coin, bien acclimatés en tout cas pour pouvoir avancer comme ça...
Voir ces gens manifestement si en forme alors que nous nous traînons achève de nous démoraliser. Subitement, les deux filles et moi on n'y croît plus, on n'a plus le goût. Seul François garde le moral. Conciliabule sur l'arête. François va tenter sa chance seul. Je vais redescendre avec les filles. Cette décision n'est même pas difficile à prendre pour moi : je n'ai plus d'envie, cet endroit me semble à présent inintéressant au possible, je ne comprends plus l'intérêt que j'ai pu lui porter.
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