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De nouveau, El Alto, l'attente d'un camion. La chance s'est enclenchée : 10 minutes d'attente suffisent pour voir apparaître un véhicule qui, surprise, ne nous demande que 10 bolivianos, 3 fois moins que la dernière fois. Il fait grand beau cette fois. La vue du Huayna qui grandit sur fonds de ciel bleu nous remplit de bonheur. Cette fois on y croit !
Première déception en réalisant que je n'ai rien inventé d'original, que je suis sensible à ce qui touche tout le monde, que probablement on est tous un peu formatés... Seconde désillusion : et pourquoi donc est-ce que je souhaite être différent des autres ? Est-ce un mal d'avoir des points communs avec ses frères humains ? Et puis, à force d'y repenser, de me remémorer les émotions qui m'avaient assailli à la vue de ce site, j'ai compris que peut-être, il y avait bien en cet endroit quelque chose de fondamental, qui éveille de l'émotion et de la dévotion en tout homme. L'immensité horizontale, le vent dans les touffes d'Ichu, et cette pyramide blanche dressée vers le ciel, l'appel d'une force supérieure, le soleil accroché tout là-haut. Comment ne pas imaginer qu'il y a quelques siècles ou millénaires un de mes ancêtres a ressenti à cette vue une force irrésistible, magique, lui dictant d'enterrer là son parent, pour lui permettre d'entamer une ascension heureuse vers la lumière ? Comment des siècles d'une telle dévotion, aujourd'hui matérialisée par ce village de tombes, pourraient ne pas toucher l'homme qui passe ? Ce cimetière, c'est peut-être la porte magique qui donne accès au monde de l'altitude et des esprits. Le camion nous abandonne sans crier gare à Milluni, bien plus bas que notre point de départ de la dernière fois. Mais finalement, c'est tranquillement qu'on rejoint le col à pied, empruntant même un raccourci de mon cru qui déplaît fort à Sophie, ce qui est vraiment exagéré de sa part car il ne nous aura sans doute pas rallongé de beaucoup ! Surprise : au col nous ne sommes plus seuls : un occidental est assis là, sur l'herbe qui borde la piste. De toute évidence il nous attend car dès notre descente du camion il se précipite sur nous et commence à nous entretenir dans un anglais très approximatif. Il est allemand, manifestement très énervé. Il nous explique avec colère qu'il s'est fait cambrioler son matériel dans sa tente, qu'il faut absolument qu'on vienne voir... Sophie n'est pas enthousiaste (je la comprends). Moi non plus, mais je ne sais pas trouver le courage d'expliquer à cet homme que ma venue ne sera d'aucune utilité, que sa colère me retombe en partie dessus et que je n'aime pas ça... Alors je le suis sans discuter. Montant à grandes enjambées dans l'herbe verte il me décrit sans cesse la situation, m'explique que les gens de ce pays sont des voleurs, que le seul intérêt de la Bolivie c'est vraiment les montagnes et uniquement elles... Pauvre homme : il a placé un cadenas sur la fermeture éclair de la tente. Un coup de canif a bien évidemment suffi à ouvrir le passage et embarquer en toute tranquillité le contenu alléchant de cet abri trop précaire. Un peu plus tard, difficilement parvenus à nous extraire de la colère de cet homme, Sophie et moi sommes pensifs sur le sentier du Huayna. La scène nous a fait mal. Non pas pour la "victime", qui s'en remettra. Mais pour le regard haineux que cet homme porte sur ce pays et ses habitants. Il nous a semblé uniquement désireux d'utiliser ces montagnes pour son plaisir personnel, sans comprendre qu'on ne peut pas traverser un pays en ignorant la réalité de ses habitants et de ses coutumes. Notre richesse est une tentation énorme pour ceux qui vivent ici. On les a exploités des siècles durant, ils sont souvent en colère contre nous. Il nous semble que pour se sentir serein dans ce pays il faut accepter cet état de fait. Si on apporte de la richesse, on risque de se la faire voler et c'est comme ça, on n'en mourra pas. Si on ne veut pas prendre le risque de se faire trop dépouiller, il faut venir pauvre. Vivre au plus près des gens d'ici. Au seul risque de découvrir avec émerveillement que la vie qui en résulte n'est pas plus désagréable.
Pour cette seconde tentative, nous avons changé de stratégie : puisque nous ne sommes pas très bien acclimatés, on ne va pas traîner en altitude comme la dernière fois : plus de camp à 5500 m qui donne mal à la tête : on dort ici, à 4900, et puis on fonce au sommet le lendemain matin. Vite fait bien fait, un rapide passage en altitude qui ne laisse pas le temps à la nature de nous prendre dans ses filets. 1200 m de montée, sans matériel de camping sur le dos, ce n'est pas grand chose... Réveil à 1h30 du matin. Pas de vent, température à peine fraîche... Et puis, incroyable : on a faim ! A cette altitude et cette heure, c'est un fait suffisamment rare pour être noté !
Alors on se sépare, et voilà deux petits points noirs qui s'éloignent l'un de l'autre dans l'immensité neigeuse, chacun s'inquiétant un peu de l'avenir de l'autre... Sophie regagne le camp sans aucun problème... De mon côté, je commence à en chier franchement : jambes en coton, plus d'énergie. Heureusement, ni mal de tête, ni nausée, ce que je ressens comme une grande chance ! Je décide de rebrousser chemin à 5700m. Puis à 5800. A 5900 encore. Bientôt, mes décisions se rapprochent et c'est tous les 50, 40, puis 10 m de dénivelé que je suis prêt à mettre fin à cette aventure débile. Chaque fois, un je-ne-sais-quoi me pousse à faire encore un pas de plus, bien évidement pas pour aller au sommet, idée que j'ai abandonnée depuis longtemps, mais simplement pour découvrir la vue qu'on pourrait avoir de derrière la butte qui est juste devant moi. Le soleil tape maintenant, il fait moins froid, je peux m'arrêter fréquemment, et même m'allonger. J'en profite pour m'endormir quelques minutes dans la neige et me réveiller avec la tête qui tourne. Me voici devant une crevasse. Bien modeste, à vrai dire : 50 cm de large tout au plus. Un jeu d'enfant. Un coup d'oeil au fonds me terrifie : des parois qui s'enfoncent à perte de vue pour disparaître dans l'obscurité. Le risque d'y tomber est nul, mais la machine à s'inventer des histoires tourne maintenant à fonds. Il me faut de longues minutes pour décider de tenter le tout pour le tout : une manoeuvre d'un audace incroyable : je lance un pieds sur l'autre bord. Me voilà tel le colosse de Rhode en équilibre instable sur les deux lèvres. Le monde tourne autour de moi. Je lance mon piolet, il s'ancre dans la neige, dans un geste désespéré je tire... me voilà passé ! Moitié marchant moitié rampant j'atteins la base de l'arête sommitale. Toute la cordillère royale apparaît soudain, en un clair obscur étonnant : les versants sud sont blancs de neige, les versants nord noirs et secs... La pente est maintenant plus raide, en glace. Curieusement, toute trace de fatigue a disparu... Proximité du sommet ? Nécessité de se concentrer sur les difficultés techniques et la sécurité ? Enfin, me voilà au sommet, seul au dessus du monde.
Un point noir approche au bas de l'arête. Je crois reconnaître la démarche de l'allemand scandalisé... Il semble avoir réussi à dépasser ses malheurs et à repartir dans l'action. Je n'ai néanmoins pas la moindre envie de le croiser à nouveau, et de mélanger des sentiments si contradictoires dans ce lieu fantastique. En entamant la descente, je fais donc un détour pour passer très au large ! Je cours jusqu'au camp intermédiaire. Il est grand temps, le mal de l'altitude me rejoint, il faut quitter la montagne au plus vite. Au camp inférieur, Sophie est là, tranquille mais heureuse de me voir revenir. Main dans la main, nous terminons ensemble la descente dans l'herbe verte. Il me restera toujours le regret de ne pas avoir pu être avec elle là-haut... |
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