|
|
"Mais qu'est-ce qui me gêne, là, y a un truc sous mon matelas ou quoi ?". Faisant mine de ne pas s'être aperçu de ma présence, le bidasse se vautre sur moi, m'écrase méthodiquement contre le mur, au bout du bas-flanc. De partout dans la pièce fusent les rires gras et approbateurs des autres membres de la troupe... Moi qui ne suis pas totalement copain avec les militaires, je n'aurais pourtant jamais imaginé qu'ici, au refuge des Ecrins, des chasseurs alpins puissent avoir une telle attitude. Depuis que j'ai commencé à aller en haute-montagne, j'entends parler de "l'esprit montagnard". Solidarité, amitié, respect... toutes sortes de choses comme ça. Ces grands mots me plaisent, du haut de mes 18 ans je leur accorde une naïve crédulité. Probablement un reste de mes années aux "éclaireurs". Je suis complètement démuni pour réagir sereinement à cette situation. Après quelques minutes à simuler l'indifférence, je ne trouve aucune autre issue que de prendre mes affaires et de quitter la chambrée. Me voilà errant pieds nus dans les couloirs glacés du refuge sombre et silencieux, une boule d'angoisse au creux de l'estomac. 20 ans après, je pense que ces quelques minutes ont participé à semer le doute dans mon esprit : même ici, le bonheur n'est pas acquis, même ici le plaisir d'une relation humaine respectueuse n'est pas une évidence... Tous les gens qui parcourent la montagne ne partagent pas forcément les mêmes envies que moi. Dans mes vieux souvenirs de tablées de refuge, j'étais rarement à l'aise. Les conversations tournaient uniquement et indéfiniment autour de la montagne. Il ne s'agissait pas de la beauté des paysages, de la chaleur des ambiances, mais des exploits qu'on y avait réalisés. Progressivement s'installait en moi un sentiment de vide, d'inutilité... après quelques heures de conversation, je ne savais toujours rien de mes interlocuteurs, mis à part la liste de leurs derniers succès dans les sommets. Ou était le reste de la vie ? Dans ces discussions, je sentais... quelque chose de pas forcément très clair avec nos égos... l'envie de se faire admirer, de se faire aimer pour les "exploits" qu'on avait réalisés, et qu'on n'avait de cesse de raconter de manière détachée mais subtilement étudiée pour nous mettre en valeur... Nos tablées de refuge n'étaient que des arènes sans retenue, comme d'ailleurs le sas du refuge, lorsqu'à 2 heures du matin plusieurs dizaines de personnes s'y ruaient pour enfiler les premiers leurs crampons, les plantant sans états d'âme dans le mollet du voisin qui lui même s'asseyait sur le dos du suivant. Il y avait aussi, bien sûr, la perte de sens que j'éprouvais souvent lorsque, arrivé sur tel sommet, je me retrouvais au coeur d'une foule agitée et bruyante, parlant très fort et jetant ses boites de conserve dans la crevasse d'à côté. Le constat est rude. Loin de moi l'idée de me penser différent : j'ai moi-même bien souvent ressenti de l'agressivité, de la colère ou du mépris pour mon voisin de trace, dérogeant à la légende de l'esprit montagnard. Je crois simplement que lorsqu'on est soumis à des conditions un peu extrêmes, on révèle la part la plus brute, la plus négative de notre personne : au sein d'une foule trop dense, la promiscuité fait ressurgir le besoin d'un territoire à nous, non partagé, sur lequel aucune concession n'est à faire. Dans la nausée de l'altitude, le ventre tremblant du réveil à minuit ou l'épuisement d'une marche de 10 heures d'affilée, nos capacités à réguler, à jouer avec dignité notre rôle d'êtres humains, en prennent un sacré coup. Il suffit alors de bien peu de chose pour déclencher la plus primaire des réactions d'autodéfense... Je connais peu de solutions pour lutter contre cet état de fait. Travailler sur soi en profondeur, pour peu à peu se détacher de tout ça et savoir rester zen en toute circonstance, me paraît un chemin passionnant. Bien évidemment, ses conséquences dépassent largement le cadre de la seule présence en montagne, et apportent un mieux dans tous les moments de la vie. Comme beaucoup parmi nous, j'essaie tant bien que mal d'avancer sur ce chemin, mais c'est long, long... et dans l'intervalle, le problème demeure. Alors, en attendant d'atteindre cet hypothétique état de détachement suprême, je ne vois que la solution de l'évitement, qui consiste tout simplement à se tenir à l'écart des situations qui mènent aux difficultés. A l'écart de la trop grande fatigue, à l'écart du mal de l'altitude... à l'écart de la foule... Cette évidence d'aujourd'hui m'est venue peu à peu, grâce à des expériences simples et différentes, dans lesquelles je me retrouvais totalement. De ces nuits passées "par erreur" à la belle étoile, après avoir en vain cherché le refuge, j'oubliai les tremblements et je retenais la paix du premier rayon de soleil dans la montagne silencieuse, et la chaleur humaine née d'une aventure inattendue et impliquante. Plus tard, de l'obligation de camper pour pénétrer plus avant les cordillères péruviennes et atteindre des sommets, je retenais l'extraordinaire sensation de liberté à se trouver seuls et autonome à de telles altitudes et dans de tels paysages... La fraternité de cette nuit de tempête avec les polonais sur le col du maudit reste aussi, par delà les décennies, un moment clé Peu à peu, je comprenais mes besoins profonds : vivre des moments tranquilles et simples, prolonger la présence en montagne au delà du "monter-descendre". Et puis surtout... partager tout ça avec des gens que j'aime. Année après année, ce dernier critère prenait de plus en plus d'importance, pour devenir mon premier fil conducteur... La montagne, peu à peu, devient un prétexte pour l'aventure humaine. La magie du lieu, l'effort, la précarité qui resserre les liens, tout cela contribue à donner au groupe une force, une profondeur souvent inégalée pour moi. Cette exigence est, bien sûr, souvent au détriment du "niveau technique" de la balade. Car statistiquement, il n'y a que peu de chances que les gens qu'on aime soient, justement, des alpinistes aguerris (un peu de mauvais esprit me donne envie de dire qu'il y a de fortes chances que les gens qu'on aime ne soient en aucun cas des alpinistes !). Alors, de plus en plus, je choisis des itinéraires faciles, engageants, des promenades au long cours que l'on peut parcourir sans stress, en passant au large des refuges, et en se laissant bercer par le moutonnement de glaciers faciles. Plus d'Everest de l'altitude ou de Grandes Jorasses de la technique pour moi... La difficulté est maintenant ailleurs, centrée au coeur de l'humain, et sa conquête est passionnante. |
|
Si ce site vous a été utile...
|