Rêve éveillé

La montagne tranquille

Première journée : la mer de glace

 

Accueil Récits Projets en cours Conseils Itinéraires Liens RecherchePrécédente Suivante

Le lendemain matin, nous prenons le petit train du Montenvers et débarquons sur le bord de la mer de glace.

Pour des gens comme nous qui ne viennent pas souvent en haute montagne, c'est toujours la même impression d'immensité et de sauvagerie. Ya pas à dire, les touristes qui viennent contempler ce paysage en ont pour leur argent !

On aperçoit au loin la trace blanche sur le gris du glacier.

La balade commence par une descente des échelles pour rejoindre la glace.

Certains passages raides et hauts nécessitent déjà toute notre attention avec un tel poids sur le dos, et nous nous disons que probablement la plupart des touristes sont arrêtés par cette première petite épreuve.

Quel plaisir de poser le pieds sur la glace pour la première fois depuis presqu'un an. En une seconde, le monde ordinaire est oublié. Malgré l'altitude modeste, on pénètre le milieu de la haute montagne.

La remontée de la mer de glace est une excellente mise en jambe : un itinéraire simple, facile, propice à la rêverie, permet d'avancer régulièrement et sans se fatiguer. Chacun s'isole dans son petit monde personnel, de temps à autres on relève la tête pour constater ... qu'on a avancé !

De temps à autres, malgré l'altitude modeste (entre 2000 et 2500) on se retrouve déjà dans des ambiances de haute montagne, avec de belles crevasses à contourner...

Petite aventure de la journée : nous croisons un groupe d'ukrainiens installés sur la mer de glace pour plusieurs jours. Ils sont équipés d'un matériel incroyablement vétuste. Leurs crampons 10 pointes sont fixés avec de vieux bouts de ficelle, et leurs vêtements de montagne sont de simples parkas lourdes et peu maniables.

Au cours d'un exercice de cramponnage, l'un d'eux a fait une petite chute sur le dos. Il est conscient mais a du mal à bouger. Cécile appelle les secours sur son portable, l'hélico arrive quelques minutes plus tard. Tout se termine bien et nous continuons notre progression vers le haut.

Une sombre pensée m'a toutefois traversé durant cette petite mésaventure : et si le portable n'avait pas pu "passer" ? Il aurait fallu prendre en charge ce gars, le redescendre au Montenvers... Une journée de progression perdue. Rien de grave, et pourtant l'idée m'a embêté, j'ai eu une réaction égoïste.

Je transpose mentalement la situation au cas du mec qui est à 8600 m sur l'arête sommitale de l'Everest. C'est l'objectif de sa vie d'alpiniste, il a tout sacrifié pour ce moment qui est enfin à sa portée. Il croise quelqu'un qui est en difficulté manifeste. S'il passe son chemin, le gars va mourir. Mais s'il l'aide, il rate le somment, et, il le sent, il ne reviendra jamais. Cette situation s'est déroulée des tas de fois sur les itinéraires de haute montagne, et ne s'est pas toujours conclue de la manière la plus noble qui soit. 

Ces réactions égoïstes, je les comprends puisque je les teste ici en miniature, mais une chose est sûre : il faut lutter à toute force contre, on ne peut pas les laisser nous submerger, c'est au delà de la limite de l'humanitude. Je me le tiens pour dit, ça pourrait me servir un de ces jours.

La longue remontée de la mer de glace se termine par une vraie bavante : 300 m de dénivelés sur un sentier très escarpé serpentant dans un labyrinthe de couloirs, vires et éperons rocheux, juste sous le refuge du requin. Notre condition d'habitants sédentaires des plaines nous apparaît dans sa plus concrête réalité : nous sommes tout simplement épuisés, après une journée pourtant raisonnable. Les 25 ou 30 kilos sur le dos tyrannisent nos muscles encore endormis d'une année d'inactivité. Les échelles s'enchaînent, chaque sommet est prétexte à faire une courte pause durant laquelle nous nous retournons pour contempler le paysage qui, avec chaque mètre gagné, prend de l'ampleur. A nos pieds, la mer de glace prend peu à peu sa dimension d'énorme torrent immobile. Au milieu du fleuve : une petite tâche rouge, c'est le camp des ukrainiens. Des points de toutes les couleurs vont et viennent parmi les vastes réseaux de stries noires, grises et bleues de la surface du glacier. Ce sont les alpinistes qui explorent leur terrain de jeu. Ils sont déjà dans un autre monde pour nous.

Le soir nous faisons une exception à la règle du camping : le refuge du requin est peuplé de deux uniques américains bien sympathiques, l'un deux nous dit "bonjour" à chaque fois qu'il nous croise entre la cuisine et le réfectoire, c'est à dire environ toutes les 2 mn 30, l'ambiance est sympa, nous nous épargnons 2h de montage - démontage du camp.

De la fenêtre du refuge nous étudions avec soin l'itinéraire au travers des séracs du géant, bien visibles. L'impression est mitigée, tout ça à l'air très ouvert. Les paris fusent. Personnellement je m'avance un peu en promettant qu'en 1h1/2 on les aura passés. L'avenir va me prouver que je me suis trompé !

Précédente Suivante


Si ce site vous a été utile...
Dernière mise à jour : 04/11/08
Me contacter. Aller voir ma page perso. A propos de "Rêve éveillé"