Rêve éveillé

La montagne tranquille

Cinquième journée : le sommet

 

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5h30 du matin. Le quitte ou double n'a pas joué en notre faveur : Cécile est malade. Pas à rester allongée, mais assez fortement tout de même. Nous démontons le camp, ce qui permet de laisser passer un peu de temps et d'aviser. L'air frais lui a fait un peu de bien, nous décidons de repartir vers le haut. Je sais cependant qu'il faudra rester attentif à l'évolution de son état et que dorénavant il n'est pas certain que nous arrivions au sommet.

Nous descendons au col du géant et entamons la remontée vers le Mont Maudit. Le projet initial était de prendre l'arête de gauche et de passer par le sommet. C'est désormais hors de question, il faut faire au plus simple et au moins fatigant. Nous empruntons donc la voie normale.

Dans la pente de neige raide qui mène au col de la Brenva, nous croisons un groupe de militaires belges qui sont sur le retour du sommet. C'est un peu le bordel, il y a des cordes partout, les cris fusent, chacun descend avec sa technique, mais l'ambiance est sympathique et à l'entraide, ça me surprend de la part de militaires. Les gradés sont avenants, ils nous causent normalement, c'est pour dire. A l'occasion d'un relais commun, le grand chef m'emprunte un mousqueton pour poser son rappel, on entame la conversation. Il m'apprend que la prise d'altitude journalière raisonnable pour l'acclimatation est de 450m, c'est un peu inférieur à ce qu'on fait nous, qui est plus proche de 550m. Cela explique qu'on y arrive, mais en sentant que le malaise n'est pas très éloigné. Pour finir, je dis au chef que je suis objecteur de conscience, ça le fait marrer mais sans moquerie aucune, là il marque un point. Je me rappellerai longtemps cette conversation inclinée, une fesse sur le rocher et l'autre dans le vide, durant laquelle un adjudant (ou je ne sais quel autre grade) et un objecteur de conscience on rigolé ensemble en se tutoyant sans cérémonie.

Nous voilà enfin au sommet de cette petite difficulté. Dorénavant, la montagne est vide au dessus de nous, le silence s'installe de nouveau. Nous rejoignons le col de la Brenva, en passant devant la plus fantastique corniche que j'aie vue à ce jour.

et y trouvons un vaste abri construit de blocs de neige empilés, il y a de quoi loger au moins 15 personnes.


Quelques-unes des saletés récoltées au col de la Brenva

Il n'est pas bien difficile de deviner qui a construit cet abri car des papiers d'emballage écrits en russe jonchent le sol, faisant la fureur d'Olivier qui ramasse le tout et le fourre dans son sac en déclarant haut et fort à qui veut l'entendre que les russkoff sont des vrais porcs. Il semblerait que le groupe d'ukrainiens croisés 3 jours plus tôt aient également sévi par ici, donc...

Cécile est mal en point, nous hésitons : dormir là... ou monter au sommet maintenant ? Personnellement je pense qu'il ne faut pas tarder à perdre de l'altitude, car je crains que son malaise n'augmente... Mais la solution la plus rapide pour perdre de l'altitude, à cette heure, c'est... de monter ! En effet, au delà du sommet du Mont-Blanc, il est facile de redescendre très vite jusqu'à 3800m voire même plus bas. Nous prenons donc la route du sommet.

Ces 500 m de dénivelé ne furent pas agréables. Un petit vent glacé s'est levé, nous progressons très lentement. Une traversée à gauche, dos au vent, une traversée à droite, face au vent, très désagréable et fort mauvaise pour le moral qui chute instantanément en même temps que la température. Encore une traversée à gauche, le moral remonte un peu mais appréhende déjà le virage suivant.

Pour une raison encore inexpliquée, ce jour là le sommet a régulièrement reculé, presque à la même vitesse que notre progression, rendant terriblement longue cette dernière étape. Je comparais ces innombrables lacets à ceux que j'avais facilement parcourus 10 ans plus tôt sous le sommet du Huascaran sud (un sommet de 6700 m dans les andes péruviennes), et je me disais à chaque virage : bon Dieu, quelle connerie de dire que le Mont Blanc est facile à gagner, j'en chie plus ici !

Enfin, à 16 heures nous y sommes. Il fait grand beau, il n'y a absolument personne, ce qui est un très, très beau cadeau par ce temps. C'est là tout l'avantage du raid sous tente : on n'a pas du tout les mêmes contraintes horaires que les utilisateurs de refuges : on peut adapter le rythme de la balade à nos envies. Ces putains de tentes ont été lourdes à porter, mais elles nous permettent d'être seuls.

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J'ai souvent rêvé de dormir au sommet du Mont-Blanc. A 10 occasions j'étais déjà arrivé au sommet, sans que jamais les conditions soient réunies : la tendance météo indiquait une dégradation rapide, ou on avait laissé le matériel de camping au col de la Brenva pour monter plus légers... Ce jour là, tout est OK... C'est le moment ou jamais de s'installer, de réaliser ce vieux rêve : ne pas redescendre, rester, profiter, flâner dans les limbes, lire quelques pages de "l'usage du monde" de Nicolas Bouvier en contemplant d'en haut les géants alpins...

Hélas, c'est le temps qui manque cette fois ci. Plusieurs d'entre nous ont des impératifs chez eux, triste retour de la réalité dans notre balade hors du temps. De plus, le mal de l'altitude de Cécile risquerait d'empirer dans des proportions importantes pendant la nuit. Nous prenons donc le chemin de la descente.


Les dômes de Miage depuis l'arête des bosses

C'est un vrai bonheur que de faire cette descente par ces conditions : pas un souffle, le soleil descend lentement sur la mer de nuage orangée. L'aiguille de Bionassay, d'abord immensément plus basse que nous, remonte peu à peu, pour nous dépasser bientôt. Pour la première fois depuis 15 ans je retrouve l'arête de l'aiguille du goûter (j'avais soigneusement évité la voie normale depuis toutes ces années), pour constater... que dans cette lumière du soir, et vide des cohortes de grimpeurs matinaux embrouillant les faisceaux de leurs frontales, elle est tout simplement magnifique, sereine et douce.

L'arrivée tardive (20h) au refuge du goûter nous fait préférer y dormir que monter la tente. C'est un retour très brutal à la civilisation. Il y a surcharge, des gens dorment partout et se marchent les uns sur les autres, beaucoup commencent à avoir le teint qui jaunit, signe avant coureur du mal de l'altitude qui va les saisir de plein fouet dans la nuit. Il y a du vomi partout autour du refuge... C'est une vision surréaliste, pas très agréable, mais que nous apprécions de vivre quasiment comme une expérience de sociologie comparée : quel rapport entre la semaine que nous venons de vivre et cette fourmilière ?

Pas de réponse tranchée à apporter, il est sans doute bien que des gens aient une expérience de la haute montagne par ce biais, je me souvient d'ailleurs fort à propos que ma première ascension du Mont-Blanc s'est faite ici, dans ces conditions, et que j'en fus fier et heureux. Ce qui me peine cependant c'est de constater que tous ces gens sont partis dans l'enthousiasme de la grande aventure, et qu'au bout du compte, pour beaucoup d'entre eux, c'est beaucoup de souffrance et peu de compensations. Comment est-il possible que personne ne leur ait dit, à un moment ou un autre, qu'une telle ascension se prépare sous peine d'être une expérience désagréable ? Mais si on leur avait dit, l'auraient ils cru ?

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Dernière mise à jour : 04/11/08
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