| A 19 ans, en toute modestie, j'imaginais avoir vu tout ce que la montagne pouvait produire
de grand. La découverte du massif du mont-Blanc a été un vrai choc : la première
fois que j'ai aperçu les 3800 mètres de dénivelée séparant la vallée de
Chamonix du sommet visible entre les nuages, je me souviens avoir pensé "Bon sang,
qu'est-ce que je fous là, tout ça est totalement hors de ma portée !" Pour me rassurer un peu, c'est donc par la voie la plus ordinaire que
j'ai pris pour la première fois la direction du sommet : nid d'aigle, refuge du
goûter, arête des bosses... avec toutefois, déjà, une petite variante : on passa la nuit sous
la tente. A cette époque, l'arête sommitale de l'aiguille du goûter était
un endroit totalement désertique tant qu'on ne s'y trouvait pas pendant les créneaux de
départ ou de retour vers le sommet. Notre camp était grandiose et solitaire,
isolé dans
un monde totalement déconnecté de l'agitation du refuge du goûter pourtant tout
proche. Je suis plus récemment repassé par cet endroit, il s'y était dans l'intervalle
installé un véritable camp troglodytique presque permanent, entrelac de tentes,
de terrasses et de murets de neige quasiment superposés en plusieurs strates. Je
n'ai pas compris pourquoi ces campeurs, disposant de ce
formidable outil de libération qu'est la tente, préfèrent s'entasser en cet
endroit précis comme dans le premier camping venu alors que toute cette
montagne vide leur tend les bras.
La montée du lendemain me laisse des souvenirs lointains et brouillés. Je ne
suis certain que d'une seule chose : ce fût une expérience
de souffrance.
J'étais barbouillé dès le réveil, j'ai cru mourir en passant devant le
refuge Vallot, à la faveur d'une courte pause je me suis endormi dans le vent
glacé au dessus de la petite bosse jusqu'à ce que la voix lointaine d'Yves,
mon compagnon de cordée, me rappelle à la réalité. C'est à cette occasion
que j'ai réalisé combien il est facile de mourir en haute montagne : me
serais-je réveillé seul alors que les -20°C ambiants ne m'avaient pas
empêché de m'endormir ?
Les derniers mètres et le sommet n'eurent aucune magie, aucun intérêt
même, je souffrais, je souffrais, voilà tout. Seule m'occupait l'envie me lancer dans la descente pour aller m'effondrer quelque part dans
un ailleurs meilleur, ce que je fis bientôt comme un somnambule, tenu en laisse par Yves.
Remontée vers le dôme du goûter, ultime souffrance, puis plongeon vers
l'aiguille du goûter, durant laquelle chaque mètre descendu fait revenir un
peu de force et de goût de vivre. A 3800 m, miracle : c'est la forme, le
bonheur de respirer normalement et de n'avoir plus mal à la tête. On redécouvre soudain que le monde est beau,
que la haute montagne peut être un lieu où l'on est heureux de se
trouver...
Cette expérience malheureuse a été vécue par des milliers de personnes
sur cet itinéraire trompeur. S'il m'est arrivé d'être à nouveau sujet au mal de l'altitude, ce ne fût plus jamais à ce point, même à 6500 m sur les
pentes d'un sommet andin. C'est à partir de ce moment que j'ai commencé à
faire attention au rythme de la prise d'altitude. C'est également là que j'ai
compris que la tente, et le rythme lent qu'elle permet, était peut-être une
solution intéressante.
Depuis cette époque, j'ai beaucoup aimé le Mont-Blanc, malgré le monde,
malgré la banalité du sentiment partagé par tous. J'y suis revenu de
nombreuses fois, par tous les itinéraires faciles et quelques-uns moins faciles, j'y ai vécu des aventures
que je n'oublierai jamais, j'ai pu le voir sous ses faces les plus avenantes
comme les plus terrifiantes. J'ai cru y mourir, et je m'y suis senti vivre
pleinement. Sacré Mont-Blanc, tiens!

J'adore cette photo. Ce jour là, au sommet du Mont-Blanc, l'ambiance
était... inhabituelle. Il faisait calme plat. Il y avait assez peu de monde, ce
qui n'est pas si courant, surtout par ce genre de conditions météo. Les gens
étaient calmes, presque rêveurs. Personne ne prenait de photos, les rares
échanges de parole se faisaient à voix basse, presque entièrement absorbés par la minceur de l'air. Personne n'était malade non plus, ce qui arrange bien l'ambiance.
Sans se connaître, on
est tous restés de longues minutes comme ça, conscients de vivre ensemble un instant
rare.
Puis une cordée de japonais a débouché bruyamment de l'arête, et le
moment s'est envolé. 
Du
sommet, lorsque l'on regarde vers l'est, on aperçoit la longue et belle arête peu pentue qui part vers l'Italie.
Au bout, c'est le Mont Blanc de Courmayeur. A 4700 mètres, il est en lui-même
l'un des très grands de ce massif. Je n'ai pourtant encore jamais vu quelqu'un prendre le
temps d'aller y faire un tour pour contempler les abîmes vertigineux, les faces
et sommets mythiques du versant italien : Peuterey, brouillard, etc... Les 100 mètres de
dénivelée, à descendre puis remonter, sont trop difficiles à envisager
lorsqu'on est au sommet... même si l'on n'est pas fatigué. Bizarre. Un jour,
j'irai, avec ma tente, je la planterai là-bas, près de la corniche sommitale, et j'y passera
3
nuits avec plein de livres et une bouteille de vin. J'aimerai bien que ce soit
avec Sophie, mais je pense qu'elle ne sera pas intéressée, ça manque d'herbe
verte et d'un ruisseau pour s'y tremper les pieds au lever du soleil. J'aime beaucoup
aller en montagne avec des amis chers, des gens qui ne sont pas habituellement
des amateurs de haute montagne, car avec eux, il se passe plein d'autres choses.
On parle de tout, de la vie ordinaire, et surtout très rarement de montagne,
justement. C'est ça qui m'agace avec les pros de la montagne : ils ne parlent
que de ça. Mais ça n'est pas la peine d'en parler pour le partager, puisqu'on
y est. Il faut au contraire profiter les uns des autres, se raconter et écouter
l'histoire de l'autre, dans ces moments privilégiés. Et puis il faut se taire
aussi, beaucoup.

Depuis le Beaufortain, le "Monte bianco", comme ils disent là-bas Il me reste une dernière question
non résolue : j'ai dû monter une quinzaine de fois au Mont-Blanc en 20 ans. Il
y a pourtant tant de belles montagnes nouvelles à découvrir partout, pourquoi
est-ce que je lui consacre tant d'énergie ? Je crois que c'est parce que c'est
le plus haut qui me soit accessible relativement facilement, et que c'est donc
celui qui me laisse le moins frustré. A l'arrivée sur tout autre sommet, je
dois me dire "Bon, j'ai réussi, c'est bien, mais ça serait encore mieux
sur un sommet plus haut !". C'est vraiment chiant, cette manie, ça ne me
laisse jamais en repos. J'espère que ça passera avec l'âge. N'empêche, à
peine revenu de ma dernière virée au Mont-Blanc, je recommence déjà à me
demander où j'irai l'an prochain. Tiens, et pourquoi pas au Mont-Blanc ? |