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Lorsqu'il arrive de Florac et se dirige vers Meyrueis, quelques
centaines de mètres après avoir laissé sur la gauche la route qui monte vers
Saint Laurent de Trèves, un automobiliste attentif peut remarquer, au bord de la
route, une tache jaune dans la roche grise, à un peu
plus d'un mètre du sol.

Rares sont ceux qui doivent y portent attention. Moi-même j'ai dû
passer devant une bonne cinquantaine de fois avant de la remarquer. Un
jour pourtant, mon oeil indifférent a fini par percevoir une fulgurance de
couleur, à la limite de mon champ de vision. Bref signal, mais suffisant pour
que j'y fasse un peu plus attention lors de mes passages suivants, et que je
guette l'objet au détour de chaque virage, sans toutefois pousser la curiosité
jusqu'à m'arrêter car vous comprenez, le temps de l'homme sérieux est beaucoup
trop précieux pour être gaspillé inutilement. Un jour que j'allais mon chemin
plus sereinement que d'habitude, j'ai pourtant fini par ralentir, et puis
m'arrêter...

L'objet était une sorte de boite jaune, dont la forme me
rappelait
confusément quelque chose, mais dont la présence en ces lieux déserts me semblait
pour le moins incongrue. Pourtant, m'approchant, je ne pus plus douter de ce que
je voyais :

Il s'agissait bien d'une boite postale ! Pas une de ces boites à
sardines en toc qui sonnent le creux lorsqu'on tape dessus, non. Une vraie solide, à
l'ancienne. En fonte, avec le mot "Postes" écrit en relief, et une enluminure
qui fait le tour de la porte, et qu'on peut suivre avec le doigt.

Le schiste a été creusé pour la sceller bien solidement, pour
qu'elle soit parfaitement droite l'employé des PTT qui l'a mise en place a posé
deux petites lauzes en dessous. Parce que, vous comprenez, une boite postale de
travers, ce n'est tout simplement pas possible. Pour accueillir des lettres, il
faut être droit.
Et
maintenant, la boite postale trône là, immobile et royale dans sa solitude.
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Sur la face de la boite, une indication de levée, poste de Florac.
Tout semble opérationnel. Pourtant, on a beau se tourner d'un côté, de
l'autre... aucune habitation en vue, aucun chemin en provenance d'une maison
isolée cachée aux regards... Des gens viennent-ils parfois glisser quelque missive dans
cette fente ? Un facteur s'arrête-t-il parfois ici, ouvre-t-il cette solide
porte chaque jour pour, chaque jour, constater qu'il n'y a rien ?
Le pragmatisme du service public français ne me
laisse pas de doute : si les PTT ont scellé ici une boite, c'est
qu'il y a, ou qu'il y a eu, besoin d'une boite. L'utilité actuelle
me semble limitée, c'est donc par le passé qu'elle a servi.
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| Alors je cherche, je fais des hypothèses... En
traversant la route et en me penchant vers le ravin, j'aperçois le Tarnon, qui
se fraie quelques dizaines de mètres plus bas un chemin au travers des rochers.
Et de l'autre côté, à quelques centaines de mètres, 3 maisons blotties les
unes contre les autres. C'est Grattegals. Quelques années après avoir pour la
première fois remarqué la boite, j'ai eu les premiers éléments d'information sur
sa longévité : posée en une époque reculée à laquelle les hameaux de Grattegals
et de Vernagues vivaient étaient encore suffisamment peuplés pour générer un
courrier abondant, la boite aux lettres serait restée en place plus longtemps
que ne l'aurait spontanément décidé l'institution PTT par le bon vouloir du
maire de Saint Laurent, qui vivait... à Grattegals. Il me reste à imaginer quelque vieux paysan, se saisissant un
petit matin d'une unique lettre. Il sort de la maison en rajustant son épais manteau et
son cache-nez pour lutter contre la brume glacée du matin. Il descend vers la
rivière en assurant bien son pied sur le tronc d'arbre glissant jeté en travers
de l'eau. La rivière est
encore basse et tranquille en cette saison, mais dans quelques semaines les
premières crues vont commencer à soulever et déplacer périodiquement le bois,
rendant tout passage impossible. Le courrier s'accumulera sur le frigo Il faudra
à chaque fois surveiller la décrue, et au moment propice, lorsque l'eau sera à
hauteur idéale, appeler un voisin de Vernagues qui descendra d'en face pour
prêter la main et remettre le fragile et précieux pont en place sur ses socles.
Le paysan
entame la montée parmi les bartas. En quelques minutes il est au chemin
muletier. Il est heureux de confier son carré de papier blanc à ce cube de
métal jaune, car il sait qu'une fois le geste fait, rien ne peut plus arrêter
sa lettre, qui est dorénavant entre les mains de l'état, de la civilisation.
La lettre ira où il en a décidé, quoi qu'il arrive !
De satisfaction autant que de froid il se frotte les mains en
y envoyant un souffle d'air tiède, puis reprend le chemin de la rivière pour
aller boire le premier café du matin.

Indifférentes aux innombrables matins brumeux qui ont passé
sur cette vallée, à l'histoire des lettres d'amour et de mort qui ont entamé
ici leurs voyages, les voitures passent à pleine vitesse. Moi, depuis que j'ai
repéré cette boite, je ralentis à chaque fois que j'en approche, priant pour
qu'elle soit encore là, et qu'un facteur continue à venir l'ouvrir chaque
jour...
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