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Depuis la Catastrophe, de mémoire d'homme personne n'est encore remonté au Mont Aigoual. La calotte blanchâtre, visible de toute la région avec ses deux tours maudites, est montrée du doigt avec crainte et superstition. De nombreuses histoires circulent sur ce lieu, souvent fantaisistes, déformées par la peur. Il paraît que non loin du pieds des tours existe un château, un bâtiment étrange dont personne n'aurait jamais compris la présence en ce lieu reculé. Grand-père m'a souvent raconté, avec force gestes et grondements de voix pour m'effrayer, la légende de la tour de guet, seule et unique tour du château maléfique. Il paraît que le premier homme qui monterait à cette tour connaîtrait le destin du monde. On raconte qu'au sommet des deux tours, des gens trafiquaient avec des puissances maléfiques, et qu'un jour les démons se sont retournés contre eux. Les anciens, ceux dont les arrières grands-parents étaient vivants à cette époque, disent qu'une nuit, la terre a tremblé, longuement, et qu'un soleil est apparu au sommet de la montagne.
Il paraît qu'un torrent de poussière et de feu a dévalé la montagne vers le sud. Il paraît que c'est depuis ce temps là que plus personne du vaste monde ne vient plus nous voir. Ils doivent avoir peur de s'approcher de ce lieu maudit. Tout ça n'est que superstition. Je sais, moi, je le sens, que le temps qui a passé doit forcément avoir joué, que les poussières blanches que l'on aperçoit d'ici ne sont plus dangereuses. Je suis sûr qu'il est possible de pénétrer à nouveau cet endroit. Je suis sûr qu'il reste dans le château des objets de l'ancien temps, que les chefs de tribus paieront très cher pour posséder et asseoir ainsi encore un peu plus leur autorité, ou du métal, pour fabriquer des outils... A l'aube nous avons commencé la longue remontée de l'arête nord. Les forêts denses ont progressivement laissé la place à de maigres arbres déformés par les rayonnements maudits qui ont existé ici. A présent, rien de vivant n'est plus visible. Tout est mort, figé. A quelques kilomètre du sommet, une croûte de retombées recouvre tout, y compris les ultimes restants de végétation foudroyés. Maintenant que nous voilà à pieds d'oeuvre, je ne suis plus si sûr d'avoir eu raison. Ce pays sue l'angoisse. Luttant contre l'envie de faire demi-tour, nous avançons jusqu'aux limites du territoire de "Centre des tudes nuclères" dont me parlait souvent Grand-Père. Des barbelés en marquent encore la limite, eux même rendus dérisoirement inutiles par la croûte qui les recouvre. Il nous faut une bonne dose de courage pour franchir cette limite au delà de laquelle la légende dit que le monde d'ici n'existe plus. Est-ce mon imagination, ou le silence est-il réellement plus profond, plus terrifiant qu'en bas ? De vrais véhicules à essence gisent ça et là, immobilisés pour l'éternité. Nous n'en avons jamais vu, mais malgré notre envie nous n'osons nous approcher trop, de peur de découvrir ce qui a logiquement dû arriver à leurs occupants. Nous apercevons à présent notre objectif, le château. Il apparaît au loin, ressemblant à un de ces bateaux de guerre de l'ancien temps, gisant éventré par 1000 m de fonds et couvert d'une croûte de coquillages. La réalité, je le sais, est hélas encore pire. Nous pénétrons dans l'enceinte. Sous l'épaisse couche de croûte, les formes sont à peine reconnaissables. Au loin, la silhouette d'une tour trapue se découpe sur le ciel : la tour de guet ! A cette vision, une soudaine angoisse me submerge brutalement. Des terreurs ancestrales font vibrer mes tripes. Au diable les objets, au diable le métal. Je n'en ai cure. L'attirance que j'ai pour cet endroit n'est pas mercantile... je veux SAVOIR. Comprendre ce qui est arrivé au monde. Je veux être celui qui connaîtra le destin du monde. La tour est là, toute proche. Une furieuse envie de fuir nous taraude, mais il se dégage de cet endroit un tel magnétisme. Qu'y a t'il donc sur cette tour ? Comment résister à l'envie, enfin, de savoir ? Dans l'écrasant silence de nos hésitations, les battements de nos coeurs résonnent à nos oreilles. Sophie s'avance à pas lents. Son interminable progression l'amène au pied de l'escalier. Elle hésite encore. Puis soudain, elle saisit la rambarde et monte résolument les marches. Elle pénètre sur la tour. Je la vois soudain s'immobiliser derrière la margelle, comme foudroyée par une vision qui la dépasse. Un long moment passe. J'ai peur. Elle se tourne vers moi et me contemple en silence. Il me faut la rejoindre. De tout façon, elle sait. Je dois en avoir le coeur net. Me voici à mon tour au sommet des marches. La vue se dégage tout à coup jusqu'à l'infini, vers le sud, ce sud que plus personne n'a contemplé depuis tout ce temps. Et je vois. Et je pleure. Le reste du monde, au sud, est entièrement recouvert de nuages empoisonnés. Sur cette Terre il n'y a plus que nous, les cévenols des hauts plateaux. |
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