Rêve éveillé > Cévenne, Cévennes...

La can de l'Hospitalet

La corniche des Cévennes

Remonter Menu Le territoire L'histoire Grottes Lieux-dits Vestiges Sources

Précédente Suivante

La corniche des Cévennes est l'un des attraits touristiques du coin, et c'est vrai que ce n'est pas moche, bien que personnellement je voie d'autres itinéraires d'arête qui me paraissent encore plus chouettes par ici (je pense en particulier à la route qui relie la Croix de Berthel à la Vernarède, là c'est la très grande classe, mais c'est une autre affaire qui sera peut-être contée un jour).

C'est peut-être du côté de son histoire qu'il faut chercher les aspects les plus intéressants de cette route.

Avant l'homme : un itinéraire de migration pour les animaux sauvages...

On sait en effet, grâce à de nombreuses sources écrites et orales que cet itinéraire est très ancien. Certains spécialistes estiment que la corniche, comme d'autres crêtes cévenoles faciles à parcourir (car relativement horizontales et dépourvues de végétation) auraient été suivies dès le début du peuplement animal de la région par des hordes d'animaux sauvages en migration. -100.000 ? - 1.000.000 ? Difficile de le dire, évidemment !

... qui devient un itinéraire de transhumance avec les premiers pasteurs

Certains éléments de toponymie locale attestent de l'ancienneté de l'utilisation de la crête par les hommes . Au lieu dit "Le lac", proche du col Saint Pierre, pas de lac en vue, bien évidemment, puisqu'on est quasiment au sommet de la crête. Ce nom viendrait de "lake", mot celte d'origine ancienne, qui pourrait avoir transité par le piémontais ou le grec, et qui signifie "pierre plantée", ou "dalle de pierre" (on retrouve cette racine dans d'autres noms de lieux des environs, comme à Thémélac, et le mot lecque désigne toujours en patois une dalle de pierre, et en particulier celle qui servait à faire un piège pour les oiseaux). La crête était  donc sans aucun doute déjà occupée au début de notre ère. (cec, n°4, 1957, p. 76).

Cette utilisation s'est très probablement faite progressivement, dès avant le peuplement de la région par l'homme (probablement vers 3000 avant JC). Les ovins domestiqués arrivent dans la plaine du Languedoc vers -6000. Les itinéraires des troupeaux sauvages ont naturellement été réemployés par les pasteurs pour les faire transhumer des plaines du Languedoc aux hauteurs du sud du massif central, donnant ainsi naissance à l'un des branches de la draille de Margeride,  qui empruntait grosso-modo l'itinéraire de la route actuelle entre Saint Jean du Gard et le col Saint Pierre, puis se ramifiait : une branche partait vers Saint Etienne Vallée Française (et servait autrefois de route d'accès au village), l'autre partait vers la can de l'Hospitalet et se confond aujourd'hui complètement avec la route.

Le chemin muletier

L'itinéraire de transhumance est très tôt régulièrement utilisé pour le transit de matériaux et d'humains, en plus de celui des troupeaux. Des tronçons sont aménagés pour être "carrossables" aux mules. C'est le chemin muletier Anduze - Col du Rey, qui est probablement très ancien, et dont la corniche garde encore quelques ultimes traces, malgré la mauvaise volonté de la DDE !

IIIè siècle avant JC : La route des Gabales

Dès l'époque préromaine, aux environs du IIIème siècle avant JC, parallèlement à la piste muletière, a existé sur la corniche une voie de communication charretière qui unissait Nîmes, capitale de la tribu des Volques arécomiques, à Anderitum (devenue Javols), capitale des Gabales. On a appelé cette voie la route des Gabales. Elle circulait la plupart du temps proche du faîte de l'arête, et se rapprochait parfois de la piste muletière. Sur un bombement schisteux visible de l'actuelle route entre les cols Saint Pierre et de l'exil, tout proche de l'actuel ultime reste de la piste muletière, des traces de roues étaient autrefois visibles au sol. Elles ont disparu dans la folie des aménagements routiers de 76.

A la fin de l'époque romaine, cet itinéraire fût progressivement abandonné. Sans doute le déclin des tribus gauloises et d'Anderitum fit diminuer le trafic qui bientôt ne justifia plus les coûts très importants que devait nécessiter l'entretien de certaines sections réputées très fragiles (le schiste de la corniche est très sensible à l'érosion par l'eau, et avant l'apparition du béton et du bitume il devait être très fréquemment refait, comme le disent les témoignages du XVIIIème siècle).

 

XIIIème siècle : La route royale Nîmes - Saint Flour

Au moyen-âge, la crête de la corniche des Cévennes reprend progressivement une importance fondamentale dans la communication humaine entre le sud du massif central et les plaines du Languedoc. Selon les époques (de l'époque gallo-romaine à l'époque moderne) plusieurs trafics importants y transitent. Huiles, vin, eau-de-vie et sel montent du Languedoc vers l'Auvergne, En échange, le Languedoc reçoit du massif central fer, chanvre, toiles, grain, fromage... Le Gévaudan exporte des bêtes à cornes, chevaux, mulets, moutons... vers le midi

 Au XIIIème siècle, l'itinéraire s'intègre à la "route royale Nîmes - Saint Flour". Quelques vestiges de ce "chemin royal" sont encore visibles, par exemple près du col Saint Pierre, sur le roc dominant l'embranchement de la draille de Saint Etienne Vallée Française, ou une section d'une centaine de mètres de longs peut s'observer, avec ses ornières.

C'est à cette époque que le prieuré bénédictin de Saint Pierre du pas de Dieu est créé au col Saint Pierre. Des ruines étaient encore apparentes au XVIIème siècle, d'après le compoix de Saint Jean du Gard de 1644, mais on n'en trouve plus aucune trace aujourd'hui (cec 1969 n°4, p. 398)

Quelques siècles plus tard, l'itinéraire tombe à nouveau en désuétude.

XVIIème siècle : un chemin royal pour lutter contre les camisards

Dans le dernier quart du XVIIème, durant les troubles religieux qui ébranlèrent les Cévennes, l'intendant Basville a fait élargir ou tracer des voies de circulation efficaces pour permettre de mener au mieux la bataille contre les protestants des Cévennes. Notre itinéraire fait partie du lot : des chantiers sont ouverts dès 1695. En 1702 sous la responsabilité de Pagezy et de la Rouvière les travaux sont achevés entre Saint-Pierre et Saint-Roman de Tousque. La corniche est maintenant un "chemin royal" de 15 pieds de large, décrit par Basville comme "assez large pour y faire circuler du canon et porter des bombes en cas de besoin". Les camisards n'ont qu'à bien se tenir !

Les noms de plusieurs lieux-dits de la corniche sont d'ailleurs aujourd'hui (librement) interprétés comme des témoignages de la guerre des camisards. Le col de l'exil devrait ainsi son nom au dernier regard que les proscrits et les prisonniers portaient sur le pays avant de le quitter, souvent de manière définitive. Sur la can de l'Hospitalet, le col du Rey aurait été le siège d'un affrontement entre soldats du roi et camisards (pet, p. 63).

Malgré ces grands travaux, la route est fragile : coupée par les camisards, les parapets détruits, elle se détériore rapidement. Il semble tout de même que dans les heures les plus chaudes de la guerre des camisards, personne, civils ou militaires, n'ose l'emprunter (hvc, p. 147) !

En 1713 plusieurs mulets tombent dans les ravins, aussi en 1717 les Etats du Gévaudan discutent de la remise en état du chemin entre Saint-Pierre et le Pompidou. Dans la traversée de la can par contre on se limite à la pose de Montjoies en 1696.

Pendant ce temps, en 1716, après les troubles, l'intendant Basville souhaite continuer sur sa lancée d'aménageur et faire ouvrir une route directe entre le Languedoc et l'Auvergne. Il demande à l'ingénieur Cruvier une étude comparée des tracés d'Alès à Saint Chély d'Apcher, soit par Villefort, soit par Saint Jean du Gard, Florac et Mende (reprenant ainsi le tronçon déjà aménagé). C'est le tracé par Villefort qui est choisi (il sera abandonné 4 ans plus tard au profit d'un itinéraire par le Puy suite à des pressions des marchands du Velay). L'heure d'un grand itinéraire interrégional moderne sur la corniche n'a pas encore venu. Mais à partir de 1720 l'itinéraire est parfaitement "roulant" et s'ouvre au trafic intense des muletiers et des charrois qui remontent vin et sel du Languedoc et descendent les étoffes de serges et cadis du haut-Gévaudan.

Un ensemble de travaux d'amélioration est entamé : dès 1731 aux alentours de Terre Rouge et sur la portion Le Pompidou - col Saint Pierre, en 1757 on améliore la montée entre le Pompidou et la can,

1745. Afin de guider les voyageurs les jours de brouillard ou de tourmente, les états du Gévaudan font dresser les "Montjoies" qui bordent la route traversant la can de l'Hospitalet (date incompatible avec celle de 1696 citée ci-dessus).

1745 - 1788 : du mas du Rey à Florac on met en place un tracé en grande partie nouveau en raison du danger que présente la descente de Font des Vaches. Désormais par Nozières et Saint-Laurent de Trèves on rejoint le Tarnon au pont du Mazel. Ensuite longeant le rebord du causse le long de la vallée on parvient à Florac. Les chantiers se développent à partir de 1745. D'abord par la réfection du pont du Mazel. Ensuite avec l'aménagement de la rampe de Saint-Laurent de Trèves. Les travaux commencés vers 1750 ne sont pas terminés en 1788 car on doit faire face à des glissements d'argile.

Vers 1771 on travaille de part et d'autre du col de l'exil. A noter que la famille de Bernis détentrice du château de Salgas a profité de la mise en place de la route pour désenclaver sa résidence. En 1771 c'est chose faite avec un chemin carrossable entre le col de Solpérière et Salgas, la cardinale.

En 1774 on signale un chantier entre Saint Roman et le Castanier.

En 1787 c'est un constat d'échec que présente le syndic des états du Gévaudan. Le responsable est l'ingénieur Boissonnade qui a sous-estimé la friabilité des schistes face aux attaques de la neige et de la pluie. De plus le mauvais état de la route décourage les candidats à l'adjudication. Pourtant il faut terminer à n'importe quel prix l'aménagement car d'ici quelques années on va subir la concurrence de la route d'Auvergne à Montpellier par Marvejols. Dans l'état actuel des choses en 1789 la chaussée est incapable de résister au passage journalier des rouliers.

1788 - 1789 : les états du Gévaudan investissent des crédits massifs sur la corniche.

1788 : des montjoies sont placés sur le causse (encore ? Il n'y en a pourtant pas tant que ça !)

Le 16 Décembre 1811, sous le premier empire, un décret impérial fait la distinction entre routes impériales et routes départementales. Il définit le classement de 229 routes impériales et de 1.169 routes départementales. Il fixe par Le Pompidou le passage de la route impériale n° 127 de Nismes à St-Flour. Une telle décision était logique, aucune autre liaison valable n'existait à l'époque entre les deux localités de Saint-Jean-du-Gard et Florac. La corniche est renforcée dans son rôle de grande circulation.

1836 - 1872 : la route impériale, puis la N 107 : l'apogée

L'itinéraire est parsemé de relais de toutes sortes pour faciliter les trajets.

Rien que sur la montée de la can versant Tarnon, existaient plusieurs relais de poste et caravansérails : La baraque (actuelle Carlèques ?), Saint Laurent de Trèves (relais de poste), Nozière, le col du Rey... Il semblerait que sur le plateau même de la can il n'en existe qu'un : l'Hospitalet. Les voyageurs préféraient passer cet obstacle jugé dangereux (surtout en hiver) dans la journée, et dormir en bas.

En 1836 est créé au Pompidou un relais de postes à chevaux qui prête des chevaux de renfort aux malles-postes et aux voyageurs. Mais la poste à chevaux, tuée par la voie ferrée, sera supprimée sur la nationale 107 en 1872.

La côte Saint Pierre (qui relie Saint Jean au col Saint Pierre) est ouverte à cette époque, au détriment de l'ancien chemin qui escaladait la crête de l'Affenadou depuis le pied de côte. A deux kilomètres du col est construit un relais pour les diligences au lieu-dit la Baraquette. Il sera détruit au moment de l'élargissement de la route.

1884 - 1930 : l'abandon

A partir du début du XIXème siècle, de nombreux usagers se plaignent du mauvais état de la route. Laurent Parlier, châtelain au Pompidou, argumente pour la réhabilitation de plusieurs tronçons, en particulier celui qui monte du Pompidou à la can. Il propose également la mise en place, sur toute la longueur de la can, de Montjoies (poteaux de pierres) pour guider les voyageurs en cas de brouillard et de Tourmentes.

Au milieu du XIXème siècle, sous la monarchie de juillet (1830 - 1848), et suite au nombre de plaintes croissantes qui fusent de toute part, l'administration entreprend d'améliorer le passage entre Florac et Saint Jean. Trois alternatives sont étudiées pour la nouvelle nationale 107 :

  • Soit améliorer l'itinéraire de la 107 existante
  • Soit en créer un nouveau par la vallée de la Mimente, Fontmorte, Saint Martin de Lansuscle, Saint Etienne Vallée Française
  • Soit en créer un nouveau par la vallée du Tarnon, le col du Marquaïres et la vallée Borgne

Durant 6 années, la discussion va faire rage entre les défendeurs de l'une ou l'autre de ces alternatives. Chaque commune souhaite évidemment voir midi à sa porte et s'empresser de trouver des argumentaires souvent tordus pour discréditer le voisin et réhausser l'intérêt pour le pays tout entier de faire passer la route chez lui. Un excellent article de la revue Causse et Cévennes n°4 de 1970 raconte cet épisode dans le détail.

C'est finalement l'itinéraire passant par les vallées du Tarnon et de la vallée Borgne qui est choisi, ce qui paraît aujourd'hui étrange, vu le nombre incalculable de petits virages serrés à la mode cévenole qu'on y rencontre. 40 années seront d'ailleurs nécessaires pour construire la route, qui ne sera ouverte à la circulation que le 1er juillet 1884, (le tunnel du Marquaïres sera achevé en 1873) ce qui témoigne de la difficulté de l'opération.


La descente de la can sur le replat au dessus de l'Abeuradou, vers le début du XXème siècle

L'itinéraire de la corniche est donc déclassé, et quasi abandonné à partir de 1884. En 1918 la route existe toujours mais elle est dans un état déplorable, comme en témoigne le préfet Gamot en visite : l'empierrement de schiste est broyé par les roulages, emporté par les pluies... (lpj, p. 273).

XXème siècle : La bataille pour le renouveau, la route touristique

Pourtant, sous la pression de nombreux riverains et amoureux de la corniche, l'intérêt pour cet itinéraire renaît. Pierre Dévoluy, romancier qui situe plusieurs épisodes de sa trilogie "La Cévenne embrasée" (1922 - 1931) en vallée française, milite ardemment pour la réouverture de la "Corniche d'Améthyste", nom qui est depuis tombé aux oubliettes. L'expression "Corniche des Cévennes" semble avoir été utilisée pour la première fois par le naturaliste nîmois Paul Marcellin, en 1925, dans un compte-rendu d'excursion (cec n°4, 1925).

En septembre 1927, le club cévenol émet un voeu pour la remise en état de viabilité de la route lors de son congrès de Saint André de Valborgne.

La route est finalement réouverte à la grande circulation le 17 août 1930, sous le nom de "Corniche des Cévennes". (lpj, p. 386), mais les travaux d'amélioration continuent jusqu'à après la guerre : la côte Saint Pierre est élargie et modernisée en 1950. En 1960 la corniche est goudronnée sur toute sa longueur.

La corniche est à nouveau l'un des fils qui relie les hauts pays aux plaines, et durant la saison touristique il y circule des cohortes de voitures et de motos que l'on entend résonner longuement dans les versants escarpés des Cévennes.


Le village du Pompidou et la route de la corniche, depuis le rebord de la can de l'hospitalet, encore dans la neige

Aujourd'hui, nombre d'entre nous qui vivent dans le pays de Florac seraient bien emmerdés si cette route n'existait pas : elle constitue l'un des traits d'union principaux (et sans doute le plus "roulant" tant que la N 106 Florac - Alès n'aura pas été élargie sur la totalité de sa longueur, ce que je n'attends pas avec impatience car ce sera une défiguration de plus), pour relier le sud Lozère à la "plaine", celle dans laquelle il faut bien se rendre de temps en temps, même si on n'en a pas toujours envie.

Précédente Suivante


Si ce site vous a été utile...
Dernière mise à jour : 06/11/07
Me contacter. Aller voir ma page perso. A propos de "Rêve éveillé"